Adieu Lukács

Budapest

Vous, Sartre, vous ne jugez pas mal
que Notre-Dame ait été éclairée par ses prêtres
pour cet interlocuteur amphibie ?

Non !

Le peperizzo di Pressis Passe s’en va.

Au bar du Port-Royal tombe l’ombre de deux heures.

Non !

Il est nécessaire qu’adviennent les scandales, mais je ne me scandalise pas.

Et malheur à l’homme par qui le scandale arrive. Mais je ne me scandalise pas
du tout ! Et alors ? Le Christ déteint au bar du Port-Royal.
(Il y a quelqu’un dans ce monde qui, sans se scandaliser,
efface des paragraphes de l’Évangile.)

Mais là (à l’Est) ils se scandalisent.

Et, en outre (ajoute le doux homme qui ne se scandalise pas
assis dans le fauteuil comme une superbe cigale messagère d’amour)
il n’y a pas de « critique du marxisme ».

Tout s’explique donc.

Mais cependant une autre cigale
seule dans deux chambrettes de Budapest, sur le Danube,
où l’on arrive
par une route de métal noir comme un couloir,
entre des brumes dépressives,
par un hall sans portier,
avec six grands monuments qui contiennent la mort de la petite-bourgeoisie
qui vécut ici et maintenant y laisse la douleur d’une mort non pleurée
— six monuments, dégradants sur six marches, pleins
de la forme de la couleur maintenant emplie de la grandeur du peuple,
ordures glaciales sous pression de brumes extérieures implacables
— six monuments découverts, avec une partie de leur contenu,
écorces enflammées d’un fruit méditerranéen pathétiquement exilé…

Assez.
Au cinquième étage la cigale vient ouvrir la porte,
elle ne se scandalise pas, mais ne se passionne pas,
les machines pour penser ne peuvent pas le faire.
Il n’y a pas d’angoisse pour ce que je conteste.
La cigale a encore « tant à chanter », elle n’a pas
de temps pour répondre. Le vieux ! (Je l’embrasserai en partant, j’aurai
le courage de lui dire : « Pour toutes les années cinquante, où tu as été notre
Sphinx, tu permets que je t’embrasse ? »)

Elle était,

cette cigale, prisonnière du Cinquième Plan et de la Philosophie.
Sa lumière était charismatique.
Il peut y avoir deux morceaux de pensée, pas deux morceaux de lumière.

Rajeuni par les âges des cigales, je parais être
une fourmi catéchumène, et mon âme en fait
comme celle d’un adolescent
a besoin de retourner au bercail avec quelques cadeaux.

Je palpe dans la poche de mon costume italien
les deux répliques parisiennes, sûr de mon effet.
Je ne peux embrasser la pauvre cigale magyare
que ses compatriotes méprisent (amusez-vous avec le vieux)
hommes obscurs, fonctionnaires, jeunes lettrés
qui de Budapest sont le sang neuf, comme un nouveau Noël,
ils ne savent même pas dire où il habite,
je suis peut-être un des rares qui en ont des nouvelles,
comme un jeune journaliste,

et quand sept heures du soir
nous enfoncent dans la nuit (la silencieuse qui précède les aubes)
sur la capitale des sphinx et de la douleur brandie comme un drapeau
je repars sans cadeau
avec des amitiés pour Cesare Cases et Elsa Morante.

Je repars, m’étant acquitté de ma tâche de journaliste inconnu
avec son visage menaçant et ses cruelles ambitions de jeune,
je repars
comme quand on laisse à jamais une ville qu’on a pas vue.

Adieu, Lukács, colombelle parmi les sphinx,
combien encore doit roucouler la colombe avec son cerveau d’homme,
parmi les sphinx dépositaires du silence !

Pier Paolo Pasolini, « Poésie en forme de polémique » (traduction de René de Ceccatty)

Publié par Pier Lampás

Lutte, vagabonde, écrit dans le sud de l'Europe.

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