Manifeste

Que s’est-il passé dans le monde, après la guerre et l’après-guerre ?

La normalité.

Oui, la normalité. Dans l’état de normalité, on ne regarde pas autour de soi : tout autour se présente comme « normal », privé de l’excitation et de l’émotion des années d’urgence. L’homme tend à s’assoupir dans sa propre normalité, il oublie de réfléchir sur soi, perd l’habitude de se juger, ne sait plus se demander qui il est.

C’est alors qu’il faut créer, artificiellement, l’état d’urgence : ce sont les poètes qui s’en chargent. Les poètes, ces éternels indignés, ces champions de la rage intellectuelle, de la furie philosophique.

Il y a eu des événements qui ont marqué la fin de l’après-guerre : prenons, pour l’Italie, la mort de De Gasperi.

La rage commence là, avec ces grandes, grises funérailles.

L’homme d’état antifasciste et reconstructeur a « disparu » : l’Italie s’adapte, dans le deuil de sa disparition, et s’apprête donc à retrouver la normalité des temps de paix, d’une véritable, immémoriale paix.

Mais quelqu’un, le poète, se refuse à cette adaptation.

Il observe avec détachement — le détachement du mécontentement, de la rage — les derniers actes de l’après-guerre : le retour des derniers prisonniers, souvenez-vous, dans des trains sordides, le retour des cendres des morts… Et… le ministre Pella qui, plein de morgue, scelle la volonté de l’Italie de participer à l’Europe Unie.

C’est ainsi que recommence, en paix, le mécanisme des relations internationales. Les cabinets succèdent aux cabinets, les aéroports voient un incessant va-et-vient de ministres, d’ambassadeurs, de plénipotentiaires qui descendent des passerelles d’avion, sourient, disent des mots vides, stupides, vains, mensongers.

Notre monde, en paix, déborde d’une haine sinistre, l’anticommunisme. Et sur fond opprimant et déprimant de Guerre froide et d’Allemagne divisée se profilent les nouvelles figures des protagonistes de l’histoire nouvelle.

Khrouchtchev, Kennedy, Nehru, Tito, Nasser, De Gaulle, Castro, Ben Bella.

Jusqu’à la rencontre, à Genève, des quatre Grands : et la paix, encore troublée, se dirige vers son installation définitive.

Et la rage du poète, envers cette normalisation qui est consécration du pouvoir et du conformisme, ne peut que croître encore.

Qu’est-ce qui rend mécontent le poète ? Une infinité de problèmes qui existent et que personne n’est à même de résoudre : et sans la résolution desquels la paix, la véritable paix, la paix du poète, est irréalisable.

Par exemple : le colonialisme. Cette violence anachronique d’une nation sur une autre, avec ses séquelles de martyrs et de morts.

Ou : la faim, pour des millions et des millions de sous-prolétaires.

Ou : le racisme. Le racisme comme cancer moral de l’homme moderne et qui, précisément comme le cancer, prend une infinité de formes. C’est la haine qui naît du conformisme, du culte de l’institution, de l’arrogance de la majorité. C’est la haine pour tout ce qui est différent, pour tout ce qui ne rentre pas dans la norme, et perturbe ainsi l’ordre bourgeois. Malheur à celui qui est différent! voilà le cri, la formule, le slogan du monde moderne. Haine envers les noirs donc, les jaunes, les gens de couleur : haine envers les juifs, haine envers les enfants rebelles, haine envers les poètes.

Lynchages à Little Rock, lynchages à Londres, lynchages en Afrique du nord; insultes fascistes aux juifs.

C’est ainsi que la crise éclate de nouveau, l’éternelle crise latente.

Les événements de Hongrie, Suez.

Et l’Algérie qui commence peu à peu à se couvrir de morts.

Le monde ressemble, pendant quelques semaines, à ce qu’il était quelques années plus tôt. Coups de canon, décombres, cadavres dans les rues, files de réfugiés en haillons, paysages incrustés de neige.

Morts éventrés sous la canicule du désert.

Dans le monde la crise se résout, encore une fois : les nouveaux morts sont pleurés, honorés, et recommence, toujours plus intégrale et profonde, l’illusion de la paix et de la normalité.

Mais, avec la vielle Europe qui se réinstalle dans ses gonds solennels, naît l’Europe moderne :

le Néo-capitalisme ;

le Marché Commun, les États-Unis d’Europe, les industriels éclairés et « fraternels », les problèmes des relations humaines, du temps libre, de l’aliénation.

La culture occupe des terrains nouveaux : nouveau souffle d’énergie créatrice dans les lettres, le cinéma, la peinture. Un énorme service rendu aux grands détenteurs du capital.

Le poète servile s’anéantit, rendant vains les problèmes et réduisant tout à la forme.

Le monde puissant du capital a, en guise d’impudent drapeau, un tableau abstrait.

Ainsi, tandis que dans un coin la culture de haut niveau devient de plus en plus raffinée et réservée à quelques-uns, ces « quelques-uns » deviennent, fictivement, nombreux : ils deviennent « masse ». C’est le triomphe du « digest », de l’« illustré » et, surtout, de la télévision. Le monde déformé par ces moyens de diffusion, de culture, de propagande, devient de plus en plus irréel : la production en série, y compris des idées, le rend monstrueux.

Le monde des magazines, du lancement à échelle mondiale des produits, même humains, est un monde qui tue.

Pauvre, tendre Marilyn, petite sœur obéissante, accablée par ta beauté comme par une fatalité qui réjouit et tue.

Peut-être as-tu pris le bon chemin, nous l’as-tu enseigné. Ton blanc, ton or, ton sourire impudique par politesse, passif par timidité, par respect envers les adultes qui te voulaient ainsi, toi, restée gamine, voilà ce qui nous invite à apaiser la rage dans les pleurs, à tourner le dos à cette réalité maudite, à la fatalité du mal.

Car : tant que l’homme exploitera l’homme, tant que l’humanité sera divisée en maîtres et en esclaves, il n’y aura ni normalité ni paix. Voilà la raison de tout le mal de notre temps.

Et aujourd’hui encore, dans les années soixante, les choses n’ont pas changé : la situation des hommes et de leur société est la même qui a produit les tragédies d’hier.

Vous voyez ceux-là ? Hommes sévères, en veste croisée, élégants, qui montent et descendent des avions, qui roulent dans de puissantes automobiles, s’asseyent à des bureaux grandioses comme des trônes, se réunissent dans des hémicycles solennels, dans des lieux superbes et sévères : ces hommes aux visages de chiens ou de saints, de hyènes ou d’aigles, ce sont eux les maîtres.

Et vous voyez ceux-là ? Hommes humbles, vêtus de haillons ou de vêtements produits en série, misérables, qui vont et viennent par des rues grouillantes et sordides, qui passent des heures et des heures à un travail sans espoir, se réunissent humblement dans des stades ou des gargotes, dans des masures misérables ou dans de tragiques gratte-ciels : ces hommes aux visages semblables à ceux des morts, sans traits et sans lumière sinon celle de la vie, ce sont eux les esclaves.

De cette division naissent la tragédie et la mort.

La bombe atomique avec son champignon funèbre s’élargissant en des cieux apocalyptiques est le fruit de cette division.

Il ne semble pas y avoir de solution à cette impasse, dans laquelle s’agite le monde de la paix et du bien-être. Peut-être seulement un tournant imprévisible, inimaginable… une solution dont aucun prophète ne saurait avoir l’intuition… une de ces surprises qu’a la vie lorsqu’elle veut continuer… peut-être…

Peut-être le sourire des astronautes : c’est lui, peut-être, le sourire de l’espoir véritable, de la paix véritable. Interrompues, ou fermées, ou sanglantes les voies de la terre, voici que s’ouvre, timidement, la voie du cosmos.

Pier Paolo Pasolini, « Traitement », La rage, traduction de Patrizia Atzei & Benoît Casas, 2014.

Ce texte constitue une introduction à La rage, texte préparatoire au film ; il est paru aux Éditions NOUS en 2014.

Publié par Pier Lampás

Lutte, vagabonde, écrit dans le sud de l'Europe.

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