Ruines

Qu’il est difficile de parler de la lune avec retenue ! Elle est si con, la lune. Ça doit être son cul qu’elle nous montre toujours. On voit que je m’intéressais à l’astronomie, autrefois. Je ne veux pas le nier. Puis ce fut la géologie qui me fit passer un bout de temps. Ensuite c’est avec l’anthropologie que je me fis brièvement chier et avec les autres disciplines, telle la psychiatrie, qui s’y rattachent, s’en détachent et s’y rattachent à nouveau, selon les dernières découvertes. Ce que j’aimais dans l’anthropologie, c’était sa puissance de négation, son acharnement à définir l’homme, à l’instar de Dieu, en termes de ce qu’il n’est pas. Mais je n’ai jamais eu à ce propos que des idées fort confuses, connaissant mal les hommes et ne sachant pas très bien ce que cela veut dire, être. Oh j’ai tout essayé. Ce fut enfin à la magie qu’échut l’honneur de s’installer dans mes décombres, et encore aujourd’hui, quand je m’y promène, j’en retrouve des vestiges. Mais le plus souvent c’est un endroit sans plan ni limite et dont il n’est jusqu’aux matériaux qui ne me soient incompréhensibles, sans parler de leur disposition. Et la chose en ruines, je ne sais pas ce que c’est, ce que c’était, ni par conséquent s’il ne s’agit pas moins de ruines que de l’inébranlable confusion des choses éternelles, si c’est là l’expression juste.

Samuel Beckett, Molloy, Éditions de Minuit, 1951.

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