Vie(s)

[4 ou 5 février 1924]

Comme c’est curieux ces silences avec moi ! N’ai-je donc plus mes yeux, ni mes oreilles, ni mon âme ? Tantôt rien ne m’ôterait la plume des doigts et tantôt rien ne saurait me l’y mettre. Ai-je donc tant vécu au hasard de ces jours ?

J’ai seulement vécu comme tout le monde et c’est tout dire. Tout me paraissait habituel et uni comme à tout le monde. Voilà les heures pauvres.

J’ai eu pourtant quelques étincelles : point assez vives pour me conduire devant mon papier.

Qui donc m’y mène ce soir ?

Je lisais tout à l’heure, au coin du feu, ces Journaliers de la singulière Isabelle Eberhardt. Elle repousse et attire tout ensemble. Cette photo qui paraît sur la première page de son livre me terrifie et m’étonne. Je ne l’aime pas et je la regarde inlassablement. La vie des yeux m’attire. Mais tout le reste me scandalise, me froisse. Comment une bourgeoise enrégimentée comme je le suis, prise dans la société comme une pierre dans le ciment d’un mur, habituée à une vie confortable et régulière – régulière –, ayant le préjugé du décor sur soi et autour de soi, pourrait-elle admettre cette image d’une femme ?

Et pourtant cette image qui me choque m’attendrit. L’impression que j’en ai est surtout funèbre, mais d’un funèbre laid, d’un funèbre de clinique.

Mais j’aime le texte, malgré tout, malgré le kif et malgré l’ivresse et tout le reste et toutes les citations, parce qu’il n’y a presque pas de littérature et que je vois une âme. Sur moi, je lui trouve une incontestable supériorité : sa vie est désencombrée. Celle qui sait vivre sous une tente et qui supprime toutes les complications absurdes des civilisés est à n’en pas douter une créature supérieure.

J’ai quelque mépris pour mon souci d’art autour de moi. Il me paraît mesquin, enfermé qu’il est entre des murs étroits. Le grand art, c’est le sien : un cheval et le désert pour décor. Moi, je collectionne des menuailles à la façon des fourmis : musée et nécropole. Que tout cela manque d’air libre, Seigneur ! Et jusqu’à la fin des jours ! Isabelle Eb. a bien ce que nous appelons « des vices » mais elle a ce que nous n’osons plus appeler vertu : le courage de vivre selon sa nature.

Louisa Paulin, Journal.

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