Délivrance

Qu’à l’instinct d’accouplement, qui ne sert que la reproduction de la vie, se soit adjoint l’amour, qui ne s’inquiète pas d’elle — voilà une immense délivrance par rapport à la vie. Tout comme l’art en est une, dès qu’il s’élève au-dessus du naturel, ou encore le religieux, dès qu’il s’affranchit de la crainte et de l’espoir.

Georg Simmel, « Fragments sur l’amour » (traduction de Sabine Cornille & Philippe Ivernel)

Expérience & pauvreté

Dans nos manuels de lecture figurait la fable du vieil homme qui sur son lit de mort fait croire à ses enfants qu’un trésor est caché dans sa vigne. Ils n’ont qu’à chercher. Les enfants creusent, mais nulle trace de trésor. Quand vient l’automne, cependant, la vigne donne comme aucune autre dans tout le pays. Ils comprennent alors que leur père a voulu leur léguer le fruit de son expérience : la vraie richesse n’est pas dans l’or, mais dans le travail. Ce sont des expériences de ce type qu’on nous a opposées, en guise de menace ou d’apaisement, tout au long de notre adolescence : « C’est encore morveux et ça veut donner son avis. » « Tu en as encore beaucoup à apprendre. » L’expérience, on savait exactement ce que c’était : toujours les anciens l’avaient apportée aux plus jeunes. Brièvement, avec l’autorité de l’âge, sous forme de proverbes ; longuement, avec sa façon de, sous forme d’histoires ; parfois dans des récits de pays lointains, au coin du feu, devant les enfants et les petits-enfants. – Où tout cela est-il passé ? Trouve-t-on encore des gens capables de raconter une histoire ? Où les mourants prononcent-ils encore des paroles impérissables, qui se transmettent de génération en génération comme un anneau ancestral ? Qui, aujourd’hui, sait dénicher le proverbe qui va le tirer d’embarras ? Qui chercherait à clouer le bec à la jeunesse en invoquant son expérience passée ?

Non, une chose est claire : le cours de l’expérience a chuté, et ce dans une génération qui fit en 1914-1918 l’une des expériences les plus effroyables de l’histoire universelle. Le fait, pourtant, n’est peut-être pas aussi étonnant qu’il y paraît. N’a-t-on pas alors constaté que les gens revenaient muets du champ de bataille ? Non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable. Ce qui s’est répandu dix ans plus tard dans le flot des livres de guerre n’avait rien à voir avec une expérience quelconque, car l’expérience se transmet de bouche à oreille. Non, cette dévalorisation n’avait rien d’étonnant. Car jamais expériences acquises n’ont été aussi radicalement démenties que l’expérience stratégique par la guerre de position, l’expérience économique par l’inflation, l’expérience corporelle par l’épreuve de la faim, l’expérience morale par les manœuvres des gouvernants. Une génération qui était encore allée à l’école en tramway hippomobile se retrouvait à découvert dans un paysage où plus rien n’était reconnaissable, hormis les nuages et au milieu, dans un champ de forces traversé de tensions et d’explosions destructrices, le minuscule et fragile corps humain.

Cet effroyable déploiement de la technique plongea les hommes dans une pauvreté tout à fait nouvelle. Et celle-ci avait pour revers l’oppressante profusion d’idées que suscita parmi les gens – ou plutôt : que répandit sur eux – la reviviscence de l’astrologie et du yoga, de la Science chrétienne et de la chiromancie, du végétarisme et de la gnose, de la scolastique et du spiritisme. Car ce n’est pas tant une authentique reviviscence qu’une galvanisation qui s’opère ici. Pensons aux magnifiques peintures d’Ensor, montrant des rues de grandes villes pleines de tumulte, où se déverse à perte de vue une cohorte de petits bourgeois en costume de carnaval, des masques grimaçants et poudrés au front orné de couronnes de paillettes. Ces tableaux illustrent peut-être au premier chef l’effrayante et chaotique renaissance en laquelle tant de gens placent leurs espérances. Mais nous voyons ici, de la manière la plus claire, que notre pauvreté en expérience n’est qu’un aspect de cette grande pauvreté qui a de nouveau trouvé un visage – un visage aussi net et distinct que celui du mendiant au Moyen Âge. Que vaut en effet tout notre patrimoine culturel, si nous n’y tenons pas, justement, par les liens de l’expérience ? À quoi l’on aboutit en simulant ou en détournant une telle expérience, l’effroyable méli-mélo des styles et des conceptions du monde qui régnait au siècle dernier nous l’a trop clairement montré pour que nous ne tenions pas pour honorable de confesser notre pauvreté. Avouons-le : cette pauvreté ne porte pas seulement sur nos expériences privées, mais aussi sur les expériences de l’humanité tout entière. Et c’est donc une nouvelle espèce de barbarie.

De barbarie ? Mais oui. Nous le disons pour introduire une conception nouvelle, positive, de la barbarie. Car à quoi sa pauvreté en expérience amène-t-elle le barbare ? Elle l’amène à recommencer au début, à reprendre à zéro, à se débrouiller avec peu, à construire avec presque rien, sans tourner la tête de droite ni de gauche. Parmi les grands créateurs, il y a toujours eu de ces esprits impitoyables, qui commençaient par faire table rase. Il leur fallait en effet une planche à dessin, ils étaient des constructeurs. Descartes fut un de ces constructeurs, qui ne voulut d’abord pour toute philosophie que cette unique certitude : « Je pense, donc je suis », et qui partit de là. Einstein aussi était un tel constructeur, qui soudain n’eut plus d’yeux, dans tout le vaste univers de la physique, que pour une infime divergence entre les équations de Newton et les résultats de l’observation astronomique. Cette même volonté de recommencer à zéro animait les artistes qui, comme les cubistes, adoptèrent la méthode des mathématiciens et entreprirent de construire le monde à partir de formes stéréométriques, ou qui, comme Klee, s’inspirèrent du travail des ingénieurs. Car les figures de Klee ont été pour ainsi dire conçues sur la planche à dessin, et, à l’instar d’une bonne voiture dont même la carrosserie répond avant tout aux impératifs de la mécanique, elles obéissent dans l’expression des visages avant tout à leur structure intérieure. À leur structure plus qu’à leur vie intérieure : c’est ce qui les rend barbares.

Ici et là, les meilleurs esprits ont depuis longtemps commencé à se faire une idée sur ces questions. Ils se caractérisent à la fois par un manque total d’illusions sur leur époque et par une adhésion sans réserve à celle-ci. C’est la même attitude que l’on retrouve quand le poète Bertolt Brecht note que le communisme consiste dans la juste répartition, non pas de la richesse, mais de la pauvreté, et quand le précurseur de l’architecture moderne, Adolf Loos, déclare : « J’écris pour des hommes dotés d’une sensibilité moderne. […] Je n’écris pas pour des hommes qui se consument de nostalgie pour la Renaissance ou le rococo. » Un artiste aussi complexe que le peintre Paul Klee, un artiste aussi programmatique qu’Adolf Loos – tous deux repoussent l’image traditionnelle, noble, solennelle, d’un homme paré de toutes les offrandes sacrificatoires du passé, pour se tourner vers leur contemporain qui, dépouillé de ces oripeaux, crie comme un nouveau-né dans les langes sales de cette époque. Personne ne lui a réservé un accueil aussi joyeux, aussi riant, que Paul Scheerbart. Il existe des romans de lui qui de loin ressemblent à un Jules Verne, mais à la différence de Verne, chez qui les véhicules les plus extravagants ne transportent à travers l’espace que de petits rentiers français ou anglais, Scheerbart s’est demandé en quelles créatures tout à fait nouvelles, aimables et curieuses, nos téléscopes, nos avions et nos fusées transformeront l’homme d’hier. Ces créatures, du reste, parlent déjà une langue tout à fait nouvelle. L’élément décisif dans cette langue est l’attrait pour tout ce qui relève d’un projet délibéré de construction, par opposition notamment à la réalité organique. Ce trait est le signe infaillible du langage des hommes – disons plutôt : des gens – chez Scheerbart. Car ils récusent précisément toute ressemblance avec l’homme, principe de l’humanisme. Jusque dans leurs noms propres : dans le livre intitulé Lesabéndio, d’après le nom du héros, les gens s’appellent Peka, Labu ou Sofanti. Les Russes aussi aiment donner à leurs enfants des noms « déshumanisés » : ils les appellent « Octobre », d’après le mois de la Révolution, « Piatilietka », d’après le plan quinquennal, ou « Aviakhim », d’après le nom d’une compagnie d’aviation. La langue ne subit aucun renouvellement technique, mais se trouve mobilisée au service de la lutte ou du travail ; au service, en tout cas, de la transformation de la réalité, plutôt que de sa description.

Scheerbart, pour en revenir à lui, accorde la plus grande importance à installer ses personnages – et, sur leur modèle, ses concitoyens – dans des logements dignes de leur rang : dans des maisons de verre mobiles, telles que Loos et Le Corbusier les ont entre-temps réalisées. Le verre, ce n’est pas un hasard, est un matériau dur et lisse sur lequel rien n’a prise. Un matériau froid et sobre, également. Les objets de verre n’ont pas d’« aura ». Le verre, d’une manière générale, est l’ennemi du mystère. Il est aussi l’ennemi de la propriété. Le grand écrivain André Gide a dit un jour : chaque objet que je veux posséder me devient opaque. Si des gens comme Scheerbart rêvent de constructions en verre, serait-ce parce qu’ils sont les apôtres d’une nouvelle pauvreté ? Mais peut-être une comparaison nous en dira-t-elle plus à ce sujet que la théorie. Lorsqu’on pénètre dans le salon bourgeois des années 1880, quelle que soit l’atmosphère de douillette intimité qui s’en dégage, l’impression dominante est : « Tu n’as rien à faire ici ». Tu n’as rien à y faire, parce qu’il n’est pas de recoin où l’habitant n’ait déjà laissé sa trace : sur les corniches avec ses bibelots, sur le fauteuil capitonné avec ses napperons, sur les fenêtres avec ses transparents, devant la cheminée avec son pare-étincelles. Un joli mot de Brecht nous aide à sortir de là, loin de là : « Efface tes traces ! » dit le refrain du premier poème du Manuel pour les habitants des villes. Ici, dans le salon bourgeois, c’est l’attitude contraire qui est passée en habitude. Inversement, l’« intérieur » oblige l’habitant à adopter autant d’habitudes que possible, des habitudes qui traduisent moins le souci de sa propre personne que celui de son cadre domestique. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler l’état absurde dans lequel se mettaient les habitants de tels cocons, lorsque quelque chose venait à se briser dans le ménage. Même leur manière de se mettre en colère – et ils savaient jouer en virtuoses de cet affect, qui tend aujourd’hui à dépérir – était avant tout la réaction d’une personne à qui l’on a effacé « la trace de son séjour terrestre ». De cela, Scheerbart avec son verre, le Bauhaus avec son fer, sont venus à bout : ils ont créé des espaces dans lesquels il est difficile de laisser des traces. « Tout ce qui a été dit dans cet ouvrage, disait Scheerbart il y a maintenant vingt ans, nous autorise assurément à parler d’une « civilisation du verre ». Le nouveau milieu qu’elle créera transformera complètement l’homme. Et il n’y a maintenant plus qu’à souhaiter que la nouvelle civilisation du verre ne rencontre pas trop d’adversaires. »

La pauvreté en expérience : cela ne signifie pas que les hommes aspirent à une expérience nouvelle. Non, ils aspirent à se libérer de toute expérience quelle qu’elle soit, ils aspirent à un environnement dans lequel ils puissent faire valoir leur pauvreté, extérieure et finalement aussi intérieure, à l’affirmer si clairement et si nettement qu’il en sorte quelque chose de décent. Ils ne sont du reste pas toujours ignorants ou inexpérimentés. On peut souvent dire le contraire : ils ont « ingurgité » tout cela, la « culture » et l’« homme », ils en sont dégoûtés et fatigués. Personne ne se sent plus concerné qu’eux par ces mots de Scheerbart : « Vous êtes tous si fatigués – pour cette seule raison que vous ne concentrez pas toutes vos pensées autour d’un plan très simple, mais vraiment grandiose. » À la fatigue succède le sommeil, et il n’est alors pas rare que le rêve nous dédommage de la tristesse et du découragement de la journée, en réalisant l’existence très simple, mais vraiment grandiose, que nous n’avons pas la force de construire dans l’état de veille. L’existence de Mickey Mouse est un de ces rêves des hommes d’aujourd’hui. Cette existence est pleine de prodiges qui non seulement dépassent ceux de la technique, mais tournent ceux-ci en dérision. Car ce qu’ils offrent de plus remarquable, c’est qu’ils ne mettent en jeu aucune machinerie, qu’ils surgissent à l’improviste du corps de Mickey, de ses partisans et de ses persécuteurs, des meubles les plus quotidiens aussi bien que des arbres, des nuages ou des flots. La nature et la technique, le primitivisme et le confort se confondent ici parfaitement, et sous les yeux de gens fatigués par les complications sans fin de la vie quotidienne, de gens pour qui le but de la vie n’apparaît plus que comme l’ultime point de fuite dans une perspective infinie de moyens, surgit l’image libératrice d’une existence qui en toute circonstance se suffit à elle-même de la façon la plus simple et en même temps la plus confortable, une existence dans laquelle une automobile ne pèse pas plus lourd qu’un chapeau de paille, et où le fruit sur l’arbre s’arrondit aussi vite que la nacelle d’un ballon. Mais gardons nos distances, reculons d’un pas.

Pauvres, voilà bien ce que nous sommes devenus. Pièce par pièce, nous avons dispersé l’héritage de l’humanité, nous avons dû laisser ce trésor au mont de piété, souvent pour un centième de sa valeur, en échange de la piécette de l’« actuel ». À la porte se tient la crise économique, derrière elle une ombre, la guerre qui s’apprête. Tenir bon, c’est devenu aujourd’hui l’affaire d’une poignée de puissants qui, Dieu le sait, ne sont pas plus humains que le grand nombre souvent plus barbares, mais pas au bon sens du terme. Les autres doivent s’arranger comme ils peuvent, repartir sur un autre pied et avec peu de chose. Ceux-ci font cause commune avec les hommes qui ont pris à tâche d’explorer des possibilités radicalement nouvelles, fondées sur le discernement et le renoncement. Dans leurs bâtiments, leurs tableaux et leurs récits, l’humanité s’apprête à survivre, s’il le faut, à la disparition de la culture. Et, surtout, elle le fait en riant. Ce rire peut parfois sembler barbare. Admettons. Il n’empêche que l’individu peut de temps à autre donner un peu d’humanité à cette masse qui la lui rendra un jour avec usure.

Walter Benjamin, « Expérience & pauvreté » (extrait de Œuvres II, Folio Gallimard, traduction de Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch)

Karl Marx

1

Tous ces efforts dont il nous a débarrassés,
Cet Hercule spongieux,
Ces douze fois douze
Travaux surhumains : fouiner
Dans la merde de l’économie,
Tâtonner dans l’obscurité des systèmes,
Avec cette barbouille sans fin pour le journal,
Et la descente aux enfers
De Soho Square, tourmenté 
Par la moindre saloperie, et remettant sur ses pieds
La pensée qui marchait sur la tête, et ces nuits
Pour un événement lourd de conséquences !

2

Toute cette dureté dont il nous a débarrassés,
Ce dictateur apatride
De ses rédactions et de ses filles,
Cette véritable ironie rageuse contre nos braves
Putois menteurs de Prusse,
Les gentillesses à la vie brève,
La haute trahison à vie,
Et la pression sur la bourse de Frédéric,
Absolument répugnant, et la cruauté
À l’égard de son corps phtisique
Pour saisir à la racine cette affaire
Qu’est l’être humain !

3

Mais tout ce qu’il nous a encore laissé !
Un tel manque d’illusions.
Une telle perte universelle
De valeurs sûres. Une telle incapacité
Généralisée à se soumettre !
Et comme il est exclu, entre nous,
De ne pas douter de tout. Depuis lors
Tous nos succès ne sont que des acomptes
Sur l’Histoire. Fini le temps
De ne pas se vouer à la cause,
Et impossible d’aller jusqu’à la fin
Sans la prendre pour le commencement !

Volker Braun, Contre le monde symétrique (traduction d’Alain Lance)

Affinités électives

— Permettez-moi d’avouer, dit Charlotte, que, quand vous appelez affinité le rapport qui existe entre vos êtres réguliers, ils me paraissent, à moi, avoir entre eux moins une affinité de sang qu’une affinité d’esprit et d’âme. C’est précisément ainsi qu’il peut se former entre les hommes des amitiés vraiment sérieuses, car des qualités opposées rendent possible une union intime. J’attendrai donc ce que vous me mettrez sous les yeux de ces mystérieux effets. Maintenant, dit-elle, en se tournant vers Édouard, je ne te troublerai plus dans ta lecture : mieux instruite, je l’écouterai avec attention.
— Puisque tu as fait appelle à nous, repartit Édouard, tu ne t’en tireras pas si facilement, car ce sont justement les cas les plus complexes qui sont les plus intéressants. C’est par eux qu’on apprend à connaître les degrés d’affinité, les attractions, proches et serrées, lointaines et lâches : les affinités ne deviennent intéressantes que lorsqu’elles déterminent des séparations.
— Est-ce que ce triste mot, s’écria Charlotte, que, de nos jours, hélas ! on entend si souvent dans le monde, se rencontre aussi dans l’histoire naturelle ?
— Sans doute, reprit Édouard : et c’est même un titre d’honneur caractéristique des chimistes : on les appelait « séparateurs » ou analystes.
— On ne les appelle donc plus ainsi, reprit Charlotte, et l’on fait très bien. Réunir est un art plus grand, un plus grand mérite. Un artiste « assembleur » serait bienvenu dans tous les domaines du monde.

Johann Wolfgang von Goethe, Les affinités électives (traduction de Pierre du Colombier)

Sous l’écorce des pierres

Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l’univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant :
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d’amour dans le métal repose ;
« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.

Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t’épie :
À la matière même un verbe est attaché…
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un oeil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres !

Gérard de Nerval, Les chimères

Pour l’hiver épique

Je veux rendre grâce au divin
Labyrinthe des effets et des causes
Pour la diversité des créatures
Qui composent ce singulier univers,
Pour la raison, qui ne cessera jamais de rêver
Au plan du labyrinthe.
Pour le visage d’Hélène et pour la persévérance d’Ulysse,
Pour l’amour, qui nous permet de voir nos semblables
Comme les voit la divinité,
Pour le ferme diamant et pour l’eau dénouée,
Pour l’algèbre, palais de cristaux précis,
Pour les monnaies mystiques de Silesius,
Pour Schopenhauer,
Qui peut-être déchiffra l’univers,
Pour l’éclat du feu
Qu’aucun être humain ne peut regarder sans un ancien étonnement,
Pour l’acajou, le cèdre et le santal,
Pour le pain et le sel,
Pour le mystère de la rose
Qui prodigue la couleur et qui ne la voit pas,
Pour certaines veilles et certains jours de 1955,
Pour les durs gardians qui sur la plaine
Font aller devant eux le bétail et l’aube,
Pour le petit matin à Montevideo,
Pour l’art de l’amitié,
Pour le dernier jour de Socrate,
Pour les mots échangés au crépuscule
D’une croix à l’autre,
Pour ce rêve de l’Islam qui embrassa
Mille nuits et une nuit,
Pour cet autre rêve, l’enfer
Pour le feu purificateur de la Tour
Et pour ses sphères glorieuses,
Pour Swedenborg
Qui parlait avec les anges dans les rues de Londres,
Pour les fleuves secrets et immémoriaux
Qui convergent en moi,
Pour la langue qu’il y a des siècles et des siècles j’ai parlée en Northumbrie,
Pour l’épée et la harpe des Saxons,
Pour la mer, qui est un désert resplendissant,
Un symbole de nos ignorances
Et une épitaphe des Vikings,
Pour la musique verbale d’Angleterre,
Pour la musique verbale d’Allemagne,
Pour l’or qui brille dans les vers,
Pour l’hiver épique,
Pour le nom d’un livre que je n’ai pas lu : Gesta Dei per Francos,
Pour Verlaine, innocent comme les oiseaux,
Pour le prisme de cristal et le poids de cuivre,
Pour les zébrures du tigre,
Pour les hautes tours de San Francisco et de l’île de Manhattan,
Pour le matin au Texas,
Pour ce Sévillan qui rédigea l’Epître morale,
Et dont, comme il l’eut préféré, nous ignorons le nom ;
Pour Sénèque et pour Lucain, de Cordoue,
Qui avant la langue espagnole écrivirent
Toute la littérature espagnole,
Pour le fier et géométrique jeu d’échecs,
Pour la tortue de Zénon et la carte de Royce,
Pour l’odeur médicinale des eucalyptus,
Pour le langage, qui est capable de simuler la connaissance,
Pour l’oubli, qui annule ou modifie le passé,
Pour l’habitude,
Qui nous répète et nous confirme comme un miroir,
Pour le matin, qui nous procure l’illusion d’un commencement,
Pour la nuit, avec ses ténèbres et son astronomie,
Pour la vaillance et le bonheur d’autrui,
Pour la patrie, sentie dans les jasmins
Ou dans une vieille épée,
Pour Whitman et saint François d’Assise, qui ont déjà écrit le poème,
Pour le fait que le poème est inépuisable,
Qu’il se confond avec la somme des créatures,
Qu’il ne parviendra jamais au dernier vers
Et qu’il varie selon les hommes,
Pour Frances Haslam, qui demanda pardon à ses enfants
De mettre si longtemps à mourir,
Pour les minutes qui précèdent le sommeil,
Pour le sommeil et pour la mort,
Ces deux trésors cachés,
Pour les dons intimes que je n’écrirai pas,
Pour la musique, mystérieuse forme du temps.

Jorge Luis Borges, L’Autre, le Même

La nature reprenant ses droits

Nous parasites gueules d’ange hirsutes increvables bagnards et des soleils blessés
Nous dépravés
Nous filles et fils maudits de leur grand rêve fracturé
Nous orphelins des révolutions orphelins d’un ancrage d’un ciel d’un foyer
Nous acrobates grimaçants et superbes
Nous qui excellons dans l’injure autant que dans la danse
Nous habiterons vaillamment ces territoires dépeuplés : que continue de croître la rose au milieu des ruines.

Pier Lampás, Vent d’ouest

Avec les pirates magnifiques du collectif éditorial Abrüpt : https://abrupt.cc

Ficus elastica

Ma conspiration ne vise que l’abolition des vocations et des tiraillements, la renaissance du verbe en ce terreau des chairs passionnées, la réconciliation de l’homme et du Ficus sauvage faisant corps avec le pavé napolitain.

Pier Lampás, L’art des dilutions

Avec les pirates magnifiques du collectif éditorial Abrüpt : https://abrupt.cc

Adieu Lukács

Vous, Sartre, vous ne jugez pas mal
que Notre-Dame ait été éclairée par ses prêtres
pour cet interlocuteur amphibie ?

Non !

Le peperizzo di Pressis Passe s’en va.

Au bar du Port-Royal tombe l’ombre de deux heures.

Non !

Il est nécessaire qu’adviennent les scandales, mais je ne me scandalise pas.

Et malheur à l’homme par qui le scandale arrive. Mais je ne me scandalise pas
du tout ! Et alors ? Le Christ déteint au bar du Port-Royal.
(Il y a quelqu’un dans ce monde qui, sans se scandaliser,
efface des paragraphes de l’Évangile.)

Mais là (à l’Est) ils se scandalisent.

Et, en outre (ajoute le doux homme qui ne se scandalise pas
assis dans le fauteuil comme une superbe cigale messagère d’amour)
il n’y a pas de « critique du marxisme ».

Tout s’explique donc.

Mais cependant une autre cigale
seule dans deux chambrettes de Budapest, sur le Danube,
où l’on arrive
par une route de métal noir comme un couloir,
entre des brumes dépressives,
par un hall sans portier,
avec six grands monuments qui contiennent la mort de la petite-bourgeoisie
qui vécut ici et maintenant y laisse la douleur d’une mort non pleurée
— six monuments, dégradants sur six marches, pleins
de la forme de la couleur maintenant emplie de la grandeur du peuple,
ordures glaciales sous pression de brumes extérieures implacables
— six monuments découverts, avec une partie de leur contenu,
écorces enflammées d’un fruit méditerranéen pathétiquement exilé…

Assez.
Au cinquième étage la cigale vient ouvrir la porte,
elle ne se scandalise pas, mais ne se passionne pas,
les machines pour penser ne peuvent pas le faire.
Il n’y a pas d’angoisse pour ce que je conteste.
La cigale a encore « tant à chanter », elle n’a pas
de temps pour répondre. Le vieux ! (Je l’embrasserai en partant, j’aurai
le courage de lui dire : « Pour toutes les années cinquante, où tu as été notre
Sphinx, tu permets que je t’embrasse ? »)

Elle était,

cette cigale, prisonnière du Cinquième Plan et de la Philosophie.
Sa lumière était charismatique.
Il peut y avoir deux morceaux de pensée, pas deux morceaux de lumière.

Rajeuni par les âges des cigales, je parais être
une fourmi catéchumène, et mon âme en fait
comme celle d’un adolescent
a besoin de retourner au bercail avec quelques cadeaux.

Je palpe dans la poche de mon costume italien
les deux répliques parisiennes, sûr de mon effet.
Je ne peux embrasser la pauvre cigale magyare
que ses compatriotes méprisent (amusez-vous avec le vieux)
hommes obscurs, fonctionnaires, jeunes lettrés
qui de Budapest sont le sang neuf, comme un nouveau Noël,
ils ne savent même pas dire où il habite,
je suis peut-être un des rares qui en ont des nouvelles,
comme un jeune journaliste,

et quand sept heures du soir
nous enfoncent dans la nuit (la silencieuse qui précède les aubes)
sur la capitale des sphinx et de la douleur brandie comme un drapeau
je repars sans cadeau
avec des amitiés pour Cesare Cases et Elsa Morante.

Je repars, m’étant acquitté de ma tâche de journaliste inconnu
avec son visage menaçant et ses cruelles ambitions de jeune,
je repars
comme quand on laisse à jamais une ville qu’on a pas vue.

Adieu, Lukács, colombelle parmi les sphinx,
combien encore doit roucouler la colombe avec son cerveau d’homme,
parmi les sphinx dépositaires du silence !

Pier Paolo Pasolini, « Poésie en forme de polémique » (traduction de René de Ceccatty)