Vergesslicher Engel II

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Bien plus : ce qui éclaire et anime l’utopie concrète, c’est aussi une sauvegarde, le sauvetage de tout un excédent culturel qui continue de nous concerner — en particulier à travers les allégories de l’art et les symboles religieux — et que la fin des idéologies ne liquide pas. Un vieux sage se lamentait, disant qu’il est plus facile de nourrir l’homme que de le sauver. Le socialisme à venir, lorsque tous seront assis à la table, lorsque tous pourront s’y asseoir, devra affronter plus que jamais, en un combat particulièrement difficile et paradoxal, le renversement bien connu de ce paradoxe : il est plus facile de nourrir l’homme que de le sauver. Et cela veut dire qu’il lui faudra parvenir à la lumière, tant en ce qui le concerne qu’en ce qui nous concerne, en ce qui concerne la Mort et le secret rouge par excellence : qu’il y ait un monde.

Ernst Bloch, L’athéisme dans le christianisme, traduction de Élianne Kaufholz & Gérard Raulet, Gallimard, 1978.

Géographie(s)

Mahony disait que ce serait rudement chouette de partir en mer sur un de ces grands navires, et moi-même, en regardant les grands mâts, je voyais, ou j’imaginais, la géographie, dispensée chichement à l’école, prendre consistance sous mes yeux. L’école et la maison semblaient s’éloigner, et l’influence qu’elles exerçaient sur nous semblait décliner.

James Joyce, Dublinois, traduction de Jacques Aubert, Gallimard, 1974.

« Comme toi, César »

Cette même année, un seul esclave aurait par son audace, si l’on n’y avait mis promptement bon ordre, plongé l’État dans les discordes et les guerres civiles. Un esclave d’Agrippa Postumus, nommé Clémens, en apprenant la mort d’Auguste, conçut un projet qui n’était pas d’une âme servile : il résolut de se rendre dans l’île de Planasie, d’enlever Agrippa par ruse ou par force et de l’amener aux armées de Germanie. Ce coup hardi manqua par la lenteur du vaisseau de charge ; on avait dans l’intervalle massacré Postumus ; l’esclave alors, se tournant vers un projet plus important et plus dangereux, dérobe les cendres de son maître, met le cap sur Cosa, promontoire d’Étrurie, et se cache dans les localités inconnues, assez longtemps pour laisser pousser ses cheveux et sa barbe : car son âge et ses traits rappelaient ceux d’Agrippa. Alors par des gens habiles, confidents de son secret, il fait répandre le bruit qu’Agrippa est vivant ; ces propos se font d’abord mystérieux, comme d’ordinaire, quand il s’agit de choses défendues, puis la rumeur se propage, accueillie par les oreilles des moins avertis ou au contraire par les turbulents, qui ne souhaitent que révolution. Lui-même parcourait les municipes, mais quand le jour devient sombre, et sans jamais se faire voir en public, sans jamais rester trop longtemps dans les mêmes lieux : comme la vérité s’accrédite avec la lumière et le temps, mais le mensonge par la hâte et le mystère, il se dérobait à la renommée ou la prévenait.

Le bruit courait cependant à travers l’Italie qu’un bienfait des dieux avait sauvé Agrippa ; on le croyait à Rome, et déjà, débarqué à Ostie, Clémens qui y avait été accueilli par une foule immense était fêté à Rome dans des réunions clandestines. Tibère tiraillé par un double souci ne savait s’il emploierait la force armée à réduire son esclave ou s’il ne laisserait pas plutôt le temps dissiper une vaine crédulité : il se disait tantôt qu’il ne faut rien dédaigner, tantôt qu’il ne faut pas s’alarmer de tout, indécis entre la honte et la crainte. Il finit par confier l’affaire à Sallustius Crispus. Celui-ci choisit deux de ses clients (quelques uns disent deux soldats) et les invite à feindre la complicité, à aller trouver Clémens, à lui offrir de l’argent, à lui promettre leur foi et leur part dans les dangers. Ils exécutent les ordres. Puis ayant guetté une nuit où l’imposteur ne se gardait pas, ils se font donner une troupe suffisante, l’enchainent, le bâillonnent, et l’entrainent au Palatin. Comme Tibère lui demandait de quelle manière il était devenu Agrippa, on prétend qu’il répondit : « Comme toi, César ». On ne put le contraindre à dénoncer ses complices. Quant à Tibère, n’osant le châtier publiquement, il le fit exécuter dans un coin du Palatin et donna l’ordre d’emporter secrètement le corps. Et bien qu’on prétendit que beaucoup de personnes de la maison du prince, que des chevaliers et des sénateurs l’avaient soutenu de leur argent ou aidé de leurs conseils, on ne fit pas d’enquête.

Tacite, Annales, traduction de Catherine Salles, Robert Laffont, 2014.

Ci-dessus, la façade arrière de la Maison carrée à Nîmes. Il s’agit d’un temple édifié au début du 1er siècle à la gloire d’Auguste et de ses héritiers présomptifs, Caius et Lucius. Ces derniers n’accéderont jamais au pouvoir suprême, ni leur jeune frère Agrippa Postumus, dont il est question ici. Tous morts avant l’âge d’homme, de morts suspectes. On dit de Livia, troisième épouse d’Auguste, qu’elle travailla assidument dans l’ombre, et sans le moindre scrupule, afin de permettre à son fils, Tibère, d’accéder à la couronne impériale.

Je dis qu’il doit vaincre

Chère Écusette de Noireuil,  

Au beau printemps de 1952 vous viendrez d’avoir seize ans et peut-être serez-vous tentée d’entrouvrir ce livre dont j’aime à penser qu’euphoniquement le titre vous sera porté par le vent qui courbe les aubépines… Tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions danseront, j’espère, nuit et jour à la lueur de vos boucles et je ne serai sans doute plus là, moi qui ne désirerais y être que pour vous voir. Les cavaliers mystérieux et splendides passeront à toutes brides, au crépuscule, le long des ruisseaux changeants. Sous de légers voiles vert d’eau, d’un pas de somnambule une jeune fille glissera sous de hautes voûtes, où clignera seule une lampe votive. Mais les esprits des joncs, mais les chats minuscules qui font semblant de dormir dans les bagues, mais l’élégant revolver-joujou perforé du mot « Bal » vous garderont de prendre ces scènes au tragique. Quelle que soit la part jamais assez belle, ou tout autre, qui vous soit faite, je ne puis savoir. Vous vous plairez à vivre, à tout attendre de l’amour. Quoi qu’il advienne d’ici que vous preniez connaissance de cette lettre — il semble que c’est l’insupposable qui doit advenir — laissez-moi penser que vous serez prête alors à incarner cette puissance éternelle de la femme, la seule devant laquelle je me sois jamais incliné. Que vous veniez de fermer un pupitre sur un monde bleu corbeau de toute fantaisie ou de vous profiler, à l’exception d’un bouquet à votre corsage, en silhouette solaire sur le mur d’une fabrique — je suis loin d’être fixé sur votre avenir laissez-moi croire que ces mots : « L’amour fou » seront un jour seuls en rapport avec votre vertige.  

Ils ne tiendront pas leur promesse puisqu’ils ne feront que vous éclairer le mystère de votre naissance. Bien longtemps j’avais pensé que la pire folie était de donner la vie. En tout cas j’en avais voulu à ceux qui me l’avaient donnée. Il se peut que vous m’en vouliez certains jours. C’est même pourquoi j’ai choisi de vous regarder à seize ans, alors que vous ne pouvez m’en vouloir. Que dis-je, de vous regarder, mais non, d’essayer de voir par vos yeux, de me regarder par vos yeux.  

Ma toute petite enfant qui n’avez que huit mois, qui souriez toujours, qui êtes faite à la fois comme le corail et la perle, vous saurez alors que tout hasard a été rigoureusement exclu de votre venue, que celle-ci s’est produite à l’heure même où elle devait se produire, ni plus tôt ni plus tard et qu’aucune ombre ne vous attendait au-dessus de votre berceau d’osier. Même l’assez grande misère qui avait été et reste la mienne, pour quelques jours faisait trêve. Cette misère, je n’étais d’ailleurs pas braqué contre elle : j’acceptais d’avoir à payer la rançon de mon non-esclavage à vie, d’acquitter le droit que je m’étais donné une fois pour toutes de n’exprimer d’autres idées que les miennes. Nous n’étions pas tant… Elle passait au loin, très embellie, presque justifiée, un peu comme dans ce qu’on a appelé, pour un peintre qui fut de vos tout premiers amis, l’époque bleue. Elle apparaissait comme la conséquence à peu près inévitable de mon refus d’en passer par ou presque tous les autres en passaient, qu’ils fussent dans un camp ou dans un autre. Cette misère, que vous ayez eu ou non le temps de la prendre en horreur, songez qu’elle n’était que le revers de la miraculeuse médaille de votre existence : moins étincelante sans elle eût été la Nuit du Tournesol.  

Moins étincelante puisque alors l’amour n’eût pas eu à braver tout ce qu’il bravait, puisqu’il n’eût pas eu, pour triompher, à compter en tout et pour tout sur lui-même. Peut-être était-ce d’une terrible imprudence mais c’était justement cette imprudence le plus beau joyau du coffret. Au-delà de cette imprudence ne restait qu’à en commettre une plus grande : celle de vous faire naître, celle dont vous êtes le souffle parfumé. Il fallait qu’au moins de l’une à l’autre une corde magique fût tendue, tendue à se rompre au-dessus du précipice pour que la beauté allât vous cueillir comme une impossible fleur aérienne, en s’aidant de son seul balancier. Cette fleur, qu’un jour du moins il vous plaise de penser que vous l’êtes, que vous êtes née sans aucun contact avec le sol malheureusement non stérile de ce qu’on est convenu d’appeler « les intérêts humains ». Vous êtes issue du seul miroitement de ce qui fut assez tard pour moi l’aboutissement de la poésie à laquelle je m’étais voué dans ma jeunesse, de la poésie que j’ai continué à servir, au mépris de tout ce qui n’est pas elle. Vous vous êtes trouvée là comme par enchantement, et si jamais vous démêlez trace de tristesse dans ces paroles que pour la première fois j’adresse à vous seule, dites-vous que cet enchantement continue et continuera à ne faire qu’un avec vous, qu’il est de force à surmonter en moi tous les déchirements du cœur. Toujours et longtemps, les deux grands mots ennemis qui s’affrontent dès qu’il est question de l’amour, n’ont jamais échangé de plus aveuglants coups d’épée qu’aujourd’hui au-dessus de moi, dans un ciel tout entier comme vos yeux dont le blanc est encore si bleu. De ces mots, celui qui porte mes couleurs, même si son étoile faiblit à cette heure, même s’il doit perdre, c’est toujours.Toujours, comme dans les serments qu’exigent les jeunes filles. Toujours, comme sur le sable blanc du temps et par la grâce de cet instrument qui sert à le compter mais seulement jusqu’ici vous fascine et vous affame, réduit à un filet de lait sans fin fusant d’un sein de verre. Envers et contre tout j’aurai maintenu que ce toujours est la grande clé. Ce que j’ai aimé, que je l’aie gardé ou non, je l’aimerai toujours. Comme vous êtes appelée à souffrir aussi, je voulais en finissant ce livre vous expliquer. J’ai parlé d’un certain « point sublime » dans la montagne. Il ne fut jamais question de m’établir à demeure en ce point. Il eût d’ailleurs, à partir de là, cessé d’être sublime et j’eusse, moi, cessé d’être un homme. Faute de pouvoir raisonnablement m’y fixer, je ne m’en suis du moins jamais écarté jusqu’à le perdre de vue, jusqu’à ne plus pouvoir le montrer. J’avais choisi d’être ce guide, je m’étais astreint en conséquence a ne pas démériter de la puissance qui, dans la direction de l’amour éternel, m’avait fait voir et accordé le privilège plus rare de faire voir. Je n’en ai jamais démérité, je n’ai jamais cessé de ne faire qu’un de la chair de l’être que j’aime et de la neige des cimes au soleil levant. De l’amour je n’ai voulu connaître que les heures de triomphe, dont je ferme ici le collier sur vous. Même la perle noire, la dernière, je suis sûr que vous comprendrez quelle faiblesse m’y attache, quel suprême espoir de conjuration j’ai mis en elle. Je ne nie pas que l’amour ait maille à partir avec la vie. Je dis qu’il doit vaincre et pour cela s’être élevé à une telle conscience poétique de lui-même que tout ce qu’il rencontre nécessairement d’hostile se fonde au foyer de sa propre gloire.  

Du moins cela aura-t-il été en permanence mon grand espoir, auquel n’enlève rien l’incapacité où j’ai été quelquefois de me montrer à sa hauteur. S’il est jamais entré en composition avec un autre, je m’assure que celui-ci ne vous touche pas de moins près. Comme j’ai voulu que votre existence se connût cette raison d’être que je l’avais demandée à ce qui était pour moi, dans toute la force du terme, la beauté, dans toute la force du terme, l’amour – le nom que je vous donne en haut de cette lettre ne me rend pas seulement, sous sa forme anagrammatique, un compte charmant de votre aspect actuel puisque, bien après l’avoir inventé pour vous, je me suis aperçu que les mots qui le composent, page 66 de ce livre, m’avaient servi à caractériser l’aspect même qu’avait pris pour moi l’amour : ce doit être cela la ressemblance — j’ai voulu encore que tout ce que j’attends du devenir humain, tout ce qui, selon moi, vaut la peine de lutter pour tous et non pour un, cessât d’être une manière formelle de penser, quand elle serait la plus noble, pour se confronter à cette réalité en devenir vivant qui est vous. Je veux dire que j’ai craint, à une époque de ma vie, d’être privé du contact nécessaire, du contact humain avec ce qui serait après moi. Après moi, cette idée continue à se perdre mais se retrouve merveilleusement dans un certain tournemain que vous avez comme (et pour moi pas comme) tous les petits enfants. J’ai tant admiré, du premier jour, votre main. Elle voltigeait, le frappant presque d’inanité, autour de tout ce que j’avais tenté d’édifier intellectuellement. Cette main, quelle chose insensée et que je plains ceux qui n’ont pas eu l’occasion d’en étoiler la plus belle page d’un livre ! Indigence, tout à coup, de la fleur. Il n’est que de considérer cette main pour penser que l’homme fait un état risible de ce qu’il croit savoir. Tout ce qu’il comprend d’elle est qu’elle est vraiment faite, en tous les sens, pour le mieux. Cette aspiration aveugle vers le mieux suffirait à justifier l’amour tel que je le conçois, l’amour absolu, comme seul principe de sélection physique et morale qui puisse répondre de la non-vanité du témoignage, du passage humains.  

J’y songeais, non sans fièvre, en septembre 1936, seul avec vous dans ma fameuse maison inhabitable de sel gemme. J’y songeais dans l’intervalle des journaux qui relataient plus ou moins hypocritement les épisodes de la guerre civile en Espagne, des journaux derrière lesquels vous croyiez que je disparaissais pour jouer avec vous à cache-cache. Et c’était vrai aussi puisqu’à de telles minutes, l’inconscient et le conscient, sous votre forme et sous la mienne, existaient en pleine dualité tout près l’un de l’autre, se tenaient dans une ignorance totale l’une de l’autre et pourtant communiquaient à loisir par un seul fil tout-puissant qui était entre nous l’échange du regard. Certes ma vie alors ne tenait qu’à un fil. Grande était la tentation d’aller l’offrir à ceux qui, sans erreur possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir avec le vieil « ordre » fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la famille, la patrie et la religion. Et pourtant vous me reteniez par ce fil qui est celui du bonheur, tel qu’il transparaît dans la trame du malheur même. J’aimais en vous tous les petits enfants des miliciens d’Espagne, pareils à ceux que j’avais vus courir nus dans les faubourgs de poivre de Santa Cruz de Tenerife. Puisse le sacrifice de tant de vies humaines en faire un jour des êtres heureux ! Et pourtant je ne me sentais pas le courage de vous exposer avec moi pour aider à ce que cela fût.

Qu’avant tout l’idée de famille rentre sous terre ! Si j’ai aimé en vous l’accomplissement de la nécessité naturelle, c’est dans la mesure exacte où en votre personne elle n’a fait qu’une avec ce qu’était pour moi la nécessité humaine, la nécessité logique et que la conciliation de ces deux nécessités m’est toujours apparue comme la seule merveille à portée de l’homme, comme la seule chance qu’il ait d’échapper de loin en loin à la méchanceté de sa condition. Vous êtes passée du non-être à l’être en vertu d’un de ces accords réalisés qui sont les seuls pour lesquels il m’a plu d’avoir une oreille. Vous étiez donnée comme possible, comme certaine au moment même où, dans l’amour le plus sûr de lui, un homme et une femme vous voulaient.

M’éloigner de vous ! Il m’importait trop, par exemple, de vous entendre un jour répondre en toute innocence à ces questions insidieuses que les grandes personnes posent aux enfants : « Avec quoi on pense, on souffre ? Comment on a su son nom, au soleil ? D’où ça vient la nuit ? » Comme si elles pouvaient le dire elles-mêmes ! Étant pour moi la créature humaine dans son authenticité parfaite, vous deviez contre toute vraisemblance me l’apprendre…

Je vous souhaite d’être follement aimée.

André Breton, L’amour fou, Gallimard, 1937.

Instantané

En vérité, il s’agit beaucoup moins de transformer l’artiste d’origine bourgeoise en maître de l’ « art prolétarien » que de le faire fonctionner, fût-ce aux dépens de son efficacité artistique, en des endroits importants de cet espace. Ne pourrait-on aller jusqu’à dire que l’interruption de sa « carrière artistique » représente une part essentielle de ce fonctionnement ?

Walter Benjamin, « Le Surréalisme. Le dernier instantané de l’intelligentsia européenne », traduction de Maurice de Gandillac revue par Pierre Rusch dans Œuvres II, Paris, Gallimard, 2000.

Clair de terre

Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si les couleurs sont plus pures 
Plutôt que cette heure toujours couverte que ces terribles voitures de flammes froides 
Que ces pierres blettes 
Plutôt ce cœur à cran d’arrêt 
Que cette mare aux murmures 
Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l’air et dans la terre 
Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de la vanité totale 
                              Plutôt la vie 

Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires 
Ses cicatrices d’évasions 
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe 
La vie de la présence rien que de la présence 
Où une voix dit Es-tu là où une autre réponde Es-tu là 
Je n’y suis guère hélas 
Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons mourir 
                              Plutôt la vie 

Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable 
Le ruban qui part d’un fakir 
Ressemble à la glissière du monde 
Le soleil a beau n’être qu’une épave 
Pour peu que le corps de la femme lui ressemble 
Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long 
Ou seulement en fermant les yeux sur l’orage adorable qui a nom ta main 
                              Plutôt la vie 

André Breton, Clair de Terre, Gallimard, 1966.

La beauté est difficile

C’est le passé de la littérature, son histoire propre, dont l’importance a crû au point d’étouffer le présent. À l’origine, elle naît du fracas des batailles, de la fureur des éléments, de ce qui, par essence, l’empêche, la nie. Ensuite, elle doit compter avec elle-même, avec la succession des formes qu’elle a revêtues. La grande narration européenne semble parvenue au terme de son histoire si, du moins, on fait sien le motif spiralé qu’a tracé le vieil Hegel, la fin renouant avec l’origine, l’origine préfigurant la fin. Ulysse, L’odyssée. Son ampleur, sa puissance, son exactitude ont atteint un degré de perfection au-delà duquel tout semble s’être brouillé, défait tandis que le monde, l’histoire poursuivaient leur cours impétueux, cataclysmique. Les meilleurs, les plus subtils des esprits ont constaté que les moyens accumulés ne répondent plus à ce qui se passe ou que les évènements — cela revient rigoureusement au même — échappent aux catégories de pensée qui leur avaient conféré, jusqu’ici, leur sens.

Pierre Bergounioux, Jusqu’à Faulkner, Gallimard, 2002.

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, 1857.

Les batailles ne se gagnent jamais

Parce que, dit-il, les batailles ne se gagnent jamais. On ne les livre même pas. Le champ de bataille ne fait que révéler à l’homme sa folie et son désespoir, et la victoire n’est que l’illusion des philosophes et des sots.

William Faulkner, Le bruit et la fureur, traduction de Maurice Edgar Coindreau, Éditions Gallimard, 1972.