Automne

Automne malade et adoré
Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers

Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n’ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
Les feuilles
Qu’on foule
Un train
Qui roule
La vie
S’écoule

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913.

Juste une image

Une vapeur d’azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les narines, en la humant avec une sensualité mystique ; puis ferma les paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements du cœur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s’épuise, comme un écho disparaît ; et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête.

Gustave Flaubert, Trois contes, 1877.

L’éternité par les astres

L’univers tout entier est composé de systèmes stellaires. Pour les créer, la nature n’a que cent corps simples à sa disposition. Malgré le parti prodigieux qu’elle sait tirer de ces ressources et le chiffre incalculable de combinaisons qu’elles permettent à sa fécondité, le résultat est nécessairement un nombre fini,comme celui des éléments eux-mêmes, et pour remplir l’étendue, la nature doit répéter à l’infini chacune de ses combinaisons originales ou types.

Tout astre, quel qu’il soit, existe donc en nombre infini dans le temps et dans l’espace, non pas seulement sous l’un de ses aspects, mais tel qu’il se trouve à chacune des secondes de sa durée, depuis la naissance jusqu’à la mort. Tous les êtres répartis à sa surface, grands ou petits, vivants ou inanimés, partagent le privilège de cette pérennité.

La terre est l’un de ces astres. Tout être humain est donc éternel dans chacune des secondes de son existence. Ce que j’écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l’ai écrit et je l’écrirai pendant l’éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes sembla­bles. Ainsi de chacun.

Toutes ces terres s’abîment, l’une après l’autre, dans les flammes rénova­trices, pour en renaître et y retomber encore, écoulement monotone d’un sablier qui se retourne et se vide éternellement lui-même. C’est du nouveau toujours vieux, et du vieux toujours nouveau.

Les curieux de vie ultra-terrestre pourront cependant sourire à une conclu­sion mathématique qui leur octroie, non pas seulement l’immortalité, mais l’éternité ? Le nombre de nos sosies est infini dans le temps et dans l’espace. En conscience, on ne peut guère exiger davantage. Ces sosies sont en chair et en os, voire en pantalon et paletot, en crinoline et en chignon. Ce ne sont point là des fantômes, c’est de l’actualité éternisée.

Voici néanmoins un grand défaut : il n’y a pas progrès. Hélas ! non, ce sont des rééditions vulgaires, des redites. Tels les exemplaires des mondes passés, tels ceux des mondes futurs. Seul, le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance. N’oublions pas que tout ce qu’on aurait pu être ici-bas, on l’est quelque part ailleurs.

Le progrès n’est ici-bas que pour nos neveux. Ils ont plus de chance que nous. Toutes les belles choses que verra notre globe, nos futurs descendants les ont déjà vues, les voient en ce moment et les verront toujours, bien entendu, sous la forme de sosies qui les ont précédés et qui les suivront. Fils d’une humanité meilleure, ils nous ont déjà bien bafoués et bien conspués sur les terres mortes, en y passant après nous. Ils continuent à nous fustiger sur les terres vivantes d’où nous avons disparu, et nous poursuivront à jamais de leur mépris sur les terres à naître.

Eux et nous, et tous les hôtes de notre planète, nous renaissons prisonniers du moment et du lieu que les destins nous assignent dans la série de ses avatars. Notre pérennité est un appendice de la sienne. Nous ne sommes que des phénomènes partiels de ses résurrections. Hommes du xixe siècle, l’heure de nos apparitions est fixée à jamais, et nous ramène toujours les mêmes, tout au plus avec la perspective de variantes heureuses. Rien là pour flatter beaucoup la soif du mieux. Qu’y faire ? Je n’ai point cherché mon plaisir, j’ai cherché la vérité. Il n’y a ici ni révélation, ni prophète, mais une simple déduction de l’analyse spectrale et de la cosmogonie de Laplace. Ces deux découvertes nous font éternels. Est-ce une aubaine ? Profitons-en. Est-ce une mystification ? Résignons-nous.

Mais n’est-ce point une consolation de se savoir constamment, sur des milliards de terres, en compagnie des personnes aimées qui ne sont plus aujourd’hui pour nous qu’un souvenir ? En est-ce une autre, en revanche, de penser qu’on a goûté et qu’on goûtera éternellement ce bonheur, sous la figure d’un sosie, de milliards de sosies ? C’est pourtant bien nous. Pour beaucoup de petits esprits, ces félicités par substitution manquent un peu d’ivresse. Ils préféreraient à tous les duplicata de l’infini trois ou quatre années de supplément dans l’édition courante. On est âpre au cramponnement, dans notre siècle de désillusions et de scepticisme.

Au fond, elle est mélancolique cette éternité de l’homme par les astres, et plus triste encore cette séquestration des mondes-frères par l’inexorable barrière de l’espace. Tant de populations identiques qui passent sans avoir soupçonné leur mutuelle existence ! Si, bien. On la découvre enfin au xixe siècle. Mais qui voudra y croire ?

Et puis, jusqu’ici, le passé pour nous représentait la barbarie, et l’avenir signifiait progrès, science, bonheur, illusion ! Ce passé a vu sur tous nos globes-sosies les plus brillantes civilisations disparaître, sans laisser une trace, et elles disparaîtront encore sans en laisser davantage. L’avenir reverra sur des milliards de terres les ignorances, les sottises, les cruautés de nos vieux âges !

A l’heure présente, la vie entière de notre planète, depuis la naissance jusqu’à la mort, se détaille, jour par jour, sur des myriades d’astres-frères, avec tous ses crimes et ses malheurs. Ce que nous appelons le progrès est claquemuré sur chaque terre, et s’évanouit avec elle. Toujours et partout, dans le camp terrestre, le même drame, le même décor, sur la même scène étroite, une humanité bruyante, infatuée de sa grandeur, se croyant l’univers et vivant dans sa prison comme dans une immensité, pour sombrer bientôt avec le globe qui a porté dans le plus profond dédain, le fardeau de son orgueil. Même monotonie, même immobilisme dans les astres étrangers. L’univers se répète sans fin et piaffe sur place. L’éternité joue imperturbablement dans l’infini les mêmes représentations.

Auguste Blanqui, chapitre conclusif de L’éternité par les astres, 1872.

Bouffonnerie

Le personnage de Baudelaire entre de façon décisive dans la composition de sa gloire. Son histoire a été pour la masse des lecteurs petits-bourgeois une image d’Épinal, la « carrière d’un débauché » illustrée. Cette image a beaucoup contribué à la gloire de Baudelaire, même si ceux qui la propagèrent ne comptaient guère au nombre de ses amis. Sur cette image en est venue se poser une autre, qui a eu une influence moins large, mais qui n’en fut pas peut-être que plus durable dans le temps : cette image présente Baudelaire comme le défenseur d’une passion esthétique semblable à celle que Kierkegaard concevait par ailleurs vers cette époque (dans Ou bien… ou bien….) Il ne peut y avoir d’étude approfondie de Baudelaire qui ne se mesure avec l’image de sa vie. En réalité cette image est déterminée par le fait que Baudelaire prit le premier conscience, et de la façon la plus riche en conséquence, de ce que la bourgeoisie était sur le point de retirer sa mission au poète. Quelle mission sociale pouvait la remplacer ? Aucune classe sociale ne pouvait répondre ; il fallait être le premier à la tirer du marché et de ses crises. Baudelaire s’occupait moins de la demande manifeste à court terme que de la demande latente et à long terme. Les fleurs du mal prouvent qu’il l’a bien évaluée. Mais l’élément du marché dans lequel elle se manifestait à lui entraîna un mode de production ainsi qu’un mode de vie qui étaient très différents de ceux des anciens poètes. Baudelaire était obligé de revendiquer la dignité du poète dans une société qui n’avait plus aucune sorte de dignité à accorder. D’où la bouffonnerie de son attitude.

Walter Benjamin, « Zentralpark. Fragments sur Baudelaire », traduction de Jean Lacoste, in Charles Baudelaire, Payot, 1979.

Asile

La foule n’est pas seulement le plus récent asile du réprouvé ; c’est aussi la plus récente drogue de ceux qui sont délaissés. Le flâneur est un homme délaissé dans la foule. Il partage ainsi la condition de la marchandise. Il n’a pas conscience de cette situation particulière, mais elle n’en exerce pas moins son influence sur lui. Elle le plonge dans la félicité comme un stupéfiant qui peut le dédommager de bien des humiliations. L’ivresse à laquelle le flâneur s’abandonne, c’est celle de la marchandise qui vient battre le flot des clients.

Walter Benjamin, « Le Paris du second Empire chez Baudelaire » (1938), traduction de Jean Lacoste, in Charles Baudelaire, Payot, 1979.

Modernité & barbarie

Ce mot barbarie, qui est venu peut-être trop souvent sous ma plume, pourrait induire quelques personnes à croire qu’il s’agit ici de quelques dessins informes que l’imagination seule du spectateur sait transformer en choses parfaites. Ce serait mal me comprendre. Je veux parler d’une barbarie inévitable, synthétique, enfantine, qui reste souvent visible dans un art parfait (mexicaine, égyptienne ou ninivite), et qui dérive du besoin de voir les choses grandement, de les considérer surtout dans l’effet de leur ensemble. Il n’est pas superflu d’observer ici que beaucoup de gens ont accusé de barbarie tous les peintres dont le regard est synthétique et abréviateur, par exemple M. Corot, qui s’applique tout d’abord à tracer les lignes principales d’un paysage, son ossature et sa physionomie. Ainsi, M. G., traduisant fidèlement ses propres impressions, marque avec une énergie instinctive les points culminants ou lumineux d’un objet (ils peuvent être  culminants ou lumineux au point de vue dramatique), ou ses principales caractéristiques, quelquefois même avec une exagération utile pour la mémoire humaine ; et l’imagination du spectateur, subissant à son tour cette mnémonique si despotique, voit avec netteté l’impression produite par les choses sur l’esprit de M. G. Le spectateur est ici le traducteur d’une traduction toujours claire et enivrante.

Il est une condition qui ajoute beaucoup à la force vitale de cette traduction légendaire de la vie extérieure. Je veux parler de la méthode de dessiner de M. G. Il dessine de mémoire, et non d’après le modèle, sauf dans les cas (la guerre de Crimée, par exemple) où il y a nécessité urgente de prendre des notes immédiates, précipitées, et d’arrêter les lignes principales d’un sujet. En fait, tous les bons et vrais dessinateurs dessinent d’après l’image écrite dans leur cerveau, et non d’après la nature. Si l’on nous objecte les admirables croquis de Raphaël, de Watteau et de beaucoup d’autres, nous dirons que ce sont là des notes, très-minutieuses, il est vrai, mais de pures notes. Quand un véritable artiste en est venu à l’exécution définitive de son œuvre, le modèle lui serait plutôt un embarras qu’un secours. Il arrive même que des hommes tels que Daumier et M. G., accoutumés dès longtemps à exercer leur mémoire et à la remplir d’images, trouvent devant le modèle et la multiplicité de détails qu’il comporte, leur faculté principale troublée et comme paralysée. 

Il s’établit alors un duel entre la volonté de tout voir, de ne rien oublier, et la faculté de la mémoire qui a pris l’habitude d’absorber vivement la couleur générale et la silhouette, l’arabesque du contour. Un artiste ayant le sentiment parfait de la forme, mais accoutumé à exercer surtout sa mémoire et son imagination, se trouve alors comme assailli par une émeute de détails, qui tous demandent justice avec la furie d’une foule amoureuse d’égalité absolue. Toute justice se trouve forcément violée ; toute harmonie détruite, sacrifiée ; mainte trivialité devient énorme ; mainte petitesse, usurpatrice. Plus l’artiste se penche avec impartialité vers le détail, plus l’anarchie augmente. Qu’il soit myope ou presbyte, toute hiérarchie et toute subordination disparaissent. C’est un accident qui se présente souvent dans les œuvres d’un de nos peintres les plus en vogue, dont les défauts d’ailleurs sont si bien appropriés aux défauts de la foule, qu’ils ont singulièrement servi sa popularité. La même analogie se fait deviner dans la pratique de l’art du comédien, art si mystérieux, si profond, tombé aujourd’hui dans la confusion des décadences. M. Frédérick-Lemaître compose un rôle avec l’ampleur et la largeur du génie. Si étoilé que soit son jeu de détails lumineux, il reste toujours synthétique et sculptural. M. Bouffé compose les siens avec une minutie de myope et de bureaucrate. En lui tout éclate, mais rien ne se fait voir, rien ne veut être gardé par la mémoire.

Ainsi, dans l’exécution de M. G. se montrent deux choses : l’une, une contention de mémoire résurrectioniste, évocatrice, une mémoire qui dit à chaque chose : « Lazare, lève-toi ! » l’autre, un feu, une ivresse de crayon, de pinceau, ressemblant presque à une fureur. C’est la peur de n’aller pas assez vite, de laisser échapper le fantôme avant que la synthèse n’en soit extraite et saisie ; c’est cette terrible peur qui possède tous les grands artistes et qui leur fait désirer si ardemment de s’approprier tous les moyens d’expression, pour que jamais les ordres de l’esprit ne soient altérés par les hésitations de la main ; pour que finalement l’exécution, l’exécution idéale, devienne aussi inconsciente, aussi coulante que l’est la digestion pour le cerveau de l’homme bien portant qui a dîné. M. G. commence par de légères indications au crayon, qui ne marquent guère que la place que les objets doivent tenir dans l’espace. Les plans principaux sont indiqués ensuite par des teintes au lavis, des masses vaguement, légèrement colorées d’abord, mais reprises plus tard et chargées successivement de couleurs plus intenses. Au dernier moment, le contour des objets est définitivement cerné par de l’encre. À moins de les avoir vus, on ne se douterait pas des effets surprenants qu’il peut obtenir par cette méthode si simple et presque élémentaire. Elle a cet incomparable avantage, qu’à n’importe quel point de son progrès, chaque dessin a l’air suffisamment fini ; vous nommerez cela une ébauche si vous voulez, mais ébauche parfaite. Toutes les valeurs y sont en pleine harmonie, et s’il les veut pousser plus loin, elles marcheront toujours de front vers le perfectionnement désiré. Il prépare ainsi vingt dessins à la fois avec une pétulance et une joie charmantes, amusantes même pour lui ; les croquis s’empilent et se superposent par dizaines, par centaines, par milliers. De temps à autre il les parcourt, les feuillette, les examine, et puis il en choisit quelques-uns dont il augmente plus ou moins l’intensité, dont il charge les ombres et allume progressivement les lumières.

Il attache une immense importance aux fonds, qui, vigoureux ou légers, sont toujours d’une qualité et d’une nature appropriées aux figures. La gamme des tons et l’harmonie générale sont strictement observées, avec un génie qui dérive plutôt de l’instinct que de l’étude. Car M. G. possède naturellement ce talent mystérieux du coloriste, véritable don que l’étude peut accroître, mais qu’elle est, par elle-même, je crois, impuissante à créer. Pour tout dire en un mot, notre singulier artiste exprime à la fois le geste et l’attitude solennelle ou grotesque des êtres et leur explosion lumineuse dans l’espace.

Charles Baudelaire, Le peintre de la vie moderne, Calmann Lévy, 1885.

Vie(s)

[4 ou 5 février 1924]

Comme c’est curieux ces silences avec moi ! N’ai-je donc plus mes yeux, ni mes oreilles, ni mon âme ? Tantôt rien ne m’ôterait la plume des doigts et tantôt rien ne saurait me l’y mettre. Ai-je donc tant vécu au hasard de ces jours ?

J’ai seulement vécu comme tout le monde et c’est tout dire. Tout me paraissait habituel et uni comme à tout le monde. Voilà les heures pauvres.

J’ai eu pourtant quelques étincelles : point assez vives pour me conduire devant mon papier.

Qui donc m’y mène ce soir ?

Je lisais tout à l’heure, au coin du feu, ces Journaliers de la singulière Isabelle Eberhardt. Elle repousse et attire tout ensemble. Cette photo qui paraît sur la première page de son livre me terrifie et m’étonne. Je ne l’aime pas et je la regarde inlassablement. La vie des yeux m’attire. Mais tout le reste me scandalise, me froisse. Comment une bourgeoise enrégimentée comme je le suis, prise dans la société comme une pierre dans le ciment d’un mur, habituée à une vie confortable et régulière – régulière –, ayant le préjugé du décor sur soi et autour de soi, pourrait-elle admettre cette image d’une femme ?

Et pourtant cette image qui me choque m’attendrit. L’impression que j’en ai est surtout funèbre, mais d’un funèbre laid, d’un funèbre de clinique.

Mais j’aime le texte, malgré tout, malgré le kif et malgré l’ivresse et tout le reste et toutes les citations, parce qu’il n’y a presque pas de littérature et que je vois une âme. Sur moi, je lui trouve une incontestable supériorité : sa vie est désencombrée. Celle qui sait vivre sous une tente et qui supprime toutes les complications absurdes des civilisés est à n’en pas douter une créature supérieure.

J’ai quelque mépris pour mon souci d’art autour de moi. Il me paraît mesquin, enfermé qu’il est entre des murs étroits. Le grand art, c’est le sien : un cheval et le désert pour décor. Moi, je collectionne des menuailles à la façon des fourmis : musée et nécropole. Que tout cela manque d’air libre, Seigneur ! Et jusqu’à la fin des jours ! Isabelle Eb. a bien ce que nous appelons « des vices » mais elle a ce que nous n’osons plus appeler vertu : le courage de vivre selon sa nature.

Louisa Paulin, Journal.

Vergesslicher Engel II

Bien plus : ce qui éclaire et anime l’utopie concrète, c’est aussi une sauvegarde, le sauvetage de tout un excédent culturel qui continue de nous concerner — en particulier à travers les allégories de l’art et les symboles religieux — et que la fin des idéologies ne liquide pas. Un vieux sage se lamentait, disant qu’il est plus facile de nourrir l’homme que de le sauver. Le socialisme à venir, lorsque tous seront assis à la table, lorsque tous pourront s’y asseoir, devra affronter plus que jamais, en un combat particulièrement difficile et paradoxal, le renversement bien connu de ce paradoxe : il est plus facile de nourrir l’homme que de le sauver. Et cela veut dire qu’il lui faudra parvenir à la lumière, tant en ce qui le concerne qu’en ce qui nous concerne, en ce qui concerne la Mort et le secret rouge par excellence : qu’il y ait un monde.

Ernst Bloch, L’athéisme dans le christianisme, traduction de Élianne Kaufholz & Gérard Raulet, Gallimard, 1978.

Géographie(s)

Mahony disait que ce serait rudement chouette de partir en mer sur un de ces grands navires, et moi-même, en regardant les grands mâts, je voyais, ou j’imaginais, la géographie, dispensée chichement à l’école, prendre consistance sous mes yeux. L’école et la maison semblaient s’éloigner, et l’influence qu’elles exerçaient sur nous semblait décliner.

James Joyce, Dublinois, traduction de Jacques Aubert, Gallimard, 1974.