Nous devons seulement essayer

Pont de Laroque

Me voici donc à mi-chemin, ayant eu vingt années –
En gros vingt années gaspillées, les années de l’entre-deux guerres –
Pour essayer d’apprendre à me servir des mots, et chaque essai
Est un départ entièrement neuf, une différente espèce d’échec
Parce que l’on n’apprend à maîtriser les mots
Que pour les choses que l’on n’a plus à dire, ou la manière
Dont on n’a plus envie de les dire. Et c’est pourquoi chaque tentative
Est un nouveau commencement, un raid dans l’inarticulé
Avec un équipement miteux qui sans cesse se détériore
Parmi le fouillis général de l’imprécision du sentir,
Les escouades indisciplinées de l’émotion. Et ce qui est à conquérir
Par la force et la soumission a déjà été découvert
Une ou deux fois, ou davantage, par des hommes qu’on n’a nul espoir
D’égaler – mais il ne s’agit pas de concurrence –
Il n’y a ici que la lutte pour recouvrer ce qui fut perdu,
Retrouvé, reperdu : et cela de nos jours, dans des conditions
Qui semblent impropices. Mais peut-être ni gain ni perte.
Nous devons seulement essayer. Le reste n’est pas notre affaire.

Thomas Stearns Eliot, Quatre quatuors (Traduction de Pierre Leyris)

Destin(s)

Place Saint-Marc

Il n’y a pas d’homme si sage qu’il soit, me dit-il, qui n’ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir lui soit désagréable et qu’il souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu’il ne peut être assuré d’être devenu un sage, dans la mesure où cela est possible, que s’il a passé par toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation-là. Je sais qu’il y a des jeunes gens, fils et petits-fils d’hommes distingués, à qui leurs précepteurs ont enseigné la noblesse de l’esprit et l’élégance morale dès le collège. Ils n’ont peut-être rien à retrancher de leur vie, ils pourraient publier et signer tout ce qu’ils ont dit, mais ce sont de pauvres esprits, descendants sans force de doctrinaires, et de qui la sagesse est négative et stérile. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez nobles n’ont pas été disposées par le père de famille ou par le précepteur, elles ont été précédées de débuts bien différents, ayant été influencées par ce qui régnait autour d’elles de mal ou de banalité. Elles représentent un combat et une victoire. Je comprends que l’image de ce que nous avons été dans une période première ne soit plus reconnaissable et soit en tous cas déplaisante. Elle ne doit pas être reniée pourtant, car elle est un témoignage que nous avons vraiment vécu, que c’est selon les lois de la vie et de l’esprit que nous avons, des éléments communs de la vie, de la vie des ateliers, des coteries artistiques s’il s’agit d’un peintre, extrait quelque chose qui les dépasse.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Je ne sais plus rien

Paris

Pardonnez-moi mon ignorance
Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers
Je ne sais plus rien et j’aime uniquement
Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes
Je médite divinement
Et je souris des êtres que je n’ai pas créés
Mais si le temps venait où l’ombre enfin solide
Se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour
J’admirerais mon ouvrage

Guillaume Apollinaire, Alcool

Nuit étoilée

Nuit étoilée

Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près

Guillaume Apollinaire, Alcool

Le bourgeon

Die Knospe

Nulle part ni jamais la forme n’est résultat acquis, parachèvement, conclusion. Il faut l’envisager comme genèse, comme mouvement. Son être est le devenir et la forme comme apparence n’est qu’une maligne apparition, un dangereux fantôme.

Bonne donc la forme comme mouvement, comme faire, bonne la forme en action. Mauvaise la forme comme inertie close comme arrêt terminal. Mauvaise la forme dont on s’acquitte comme d’un devoir accompli. La forme est fin, mort. La formation est vie.

Paul Klee, Théorie de l’art moderne

La tentation de saint Antoine

La tentation de saint Antoine

Ô bonheur ! bonheur ! j’ai vu naître la vie, j’ai vu le mouvement commencer. Le sang de mes veines bat si fort qu’il va les rompre, j’ai envie de voler, de nager, d’aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu’au fond de la matière, — être la matière !

Gustave Flaubert, La tentation de saint Antoine

Le cantique des créatures

Francesco, giullare di Dio

Loué sois-tu mon Seigneur,
avec toutes tes créatures,
et surtout Messire frère Soleil,
lui, le jour dont tu nous éclaires,
beau, rayonnant d’une grande splendeur,
et de toi, ô Très-Haut, portant l’image.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour sœur la Lune et les étoiles
que tu as formées dans le ciel,
claires, précieuses et belles.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour frère le Vent,
et pour l’air et le nuage et le ciel clair
et tous les temps par qui tu tiens en vie
toutes tes créatures

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour sœur Eau, fort utile,
humble, précieuse et chaste.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour frère Feu, par qui s’illumine la nuit,
il est beau, joyeux, invincible et fort.

Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour sœur notre mère la Terre
qui nous porte et nous nourrit,
qui produit la diversité des fruits,
et les fleurs diaprées et l’herbe.

Francesco d’Assisi, Le cantique des créatures

Le secret de Vigo

L’Atalante

Quel était le secret de Jean Vigo ? Il est probable qu’il vivait plus intensément que la moyenne des gens. Le travail de cinéma est ingrat par son morcellement. On enregistre cinq à quinze secondes de film puis on s’arrête pendant une heure. On ne trouve guère, sur un plateau de cinéma, l’opportunité de s’échauffer qui saisit devant sa table de travail un écrivain comme Henry Miller. À la vingtième page, une espèce de fièvre le prend, l’emporte et ça devient sublime, peut-être. Il semble que Vigo travaillait continûment dans cet état de transe et sans jamais rien perdre de sa lucidité. On sait qu’il était malade en tournant ses deux films et même qu’il a dirigé certaines séquences de Zéro de conduite allongé sur un lit de camp. Alors l’idée s’impose naturellement d’une sorte d’état de fièvre dans lequel il se trouvait en tournant. C’est très possible et très plausible. Il est exact qu’on peut être effectivement plus brillant, plus fort, plus intense, lorsqu’on a « de la température ». À l’un de ses amis qui lui conseillait de se ménager, de s’économiser, Vigo répondit qu’il sentait que le temps lui manquerait et qu’il devait tout donner tout de suite. C’est pourquoi il semble bien que Jean Vigo, se sachant condamné, aurait été stimulé par cette échéance, par ce temps compté. Derrière la caméra, il devait se trouver dans l’état d’esprit dont parle Ingmar Bergman : « Il faut faire chaque film comme si c’était le dernier. »

François Truffaut, Les films de ma vie

L’œil de Chaplin

The Kid

Comment est placé l’œil — en l’occurence, l’œil de la pensée ; comment regarde cet œil — en l’occurence, l’œil de la façon de penser,
comment voit cet œil,
un œil exceptionnel,
l’œil de Chaplin,
un œil capable de voir — et de faire voir — l’enfer de Dante ou le capriccio goyesque du thème des Temps modernes dans les formes d’une gaieté insouciante ?
Voilà ce qui me trouble,
voilà ce qui m’intéresse,
voilà ce que je voudrais expliquer :
par quel genre d’yeux Chaplin porte-t-il son regard sur le monde ?

Sergueï Eisenstein, Charlie Chaplin