Bifurcations & magouilles

Ganges

Cette époque est dure

                                  pour la plume :

oui, mais, dites-moi,

                           les estropiés et les contus,

qui donc, parmi les grands,

                                        avait coutume

de choisir les sentiers

                                  faciles et battus ?

Vladimir Maïakovski, Poème à Essenine

Inspiration

Cazilhac

Nous n’avons pas à nous demander comment appliquer à nos conditions actuelles d’existence l’inspiration d’un temps si lointain. Dans la mesure où nous contemplerons la beauté de cette époque avec attention et amour, dans cette mesure son inspiration descendra en nous et rendra peu à peu impossible une partie au moins des bassesses qui constituent l’air que nous respirons.

Simone Weil, L’inspiration occitane

La diritta via era smarrita

Saint-Guilhem-le-Désert

Étant à mi-chemin de notre vie,
je me trouvai dans une forêt obscure,
la route droite ayant été gauchie.

Ah ! combien en parler est chose dure,
de cette forêt rude et âpre et drue
qui à nouveau un effroi me procure !

Si aigre que la mort l’est à peine plus…
Mais pour traiter du bien que j’y trouvai,
je parlerai des choses que j’ai vues.

Ne sais pas bien dire comme y entrai
étant alors si plein de somnolence
que de la route vraie je m’écartai.

Mais arrivé au pied d’une éminence
où cette vallée avait abouti,
qui avait effrayé mon cœur d’abondance,

levant les yeux ses épaules je vis,
déjà vêtues des rais de la planète
qui conduit droit par tous chemins autrui.

La peur alors me devint plus quiète,
qui dans le lac du cœur m’était restée,
la nuit que j’avais passée si inquiète.

Et comme lorsque, le souffle coupé,
au sortir de la mer et vers l’estran,
on se tourne et on scrute l’eau du danger,

ainsi mon âme, encore en s’enfuyant,
se retourna pour contempler le pas
qui ne laissa jamais de survivant.

Dante Alighieri, La Divina Commedia (Traduction de Danièle Robert)

Tu as chanté les formes du monde lointain

Furci Siculo

Ton exclusion de toi-même d’un monde qui du reste t’excluait a été une longue ascèse, faite de nuits et de jours, où l’on rit et l’on pleure, comme des personnages naïfs d’opéras romantiques sans commencement ni fin, avec leur croix et leur délice : une longue ascèse où, au lieu de prier, tu as chanté les formes du monde lointain.

Pier Paolo Pasolini, Lettre à Sandro Penna

Kommunismus

Stromboli

Ainsi, osez ! votre héritage, votre acquis,
Histoires, leçons de la bouche de vos pères,
Lois et coutumes, noms des Dieux anciens,
Oubliez-les hardiment pour lever les yeux,
Comme des nouveaux-nés, sur la nature divine.
Alors, votre esprit à la lumière du ciel
Embrasé, d’un souffle tendre de vie
Votre poitrine abreuvée comme au premier jour,
Quand bruiront sous leurs fruits d’or les forêts,
Jailliront les sources du rocher, quand la vie
Du monde, son esprit de paix, vous saisiront
Et l’âme vous berceront comme un chant sacré,
Qu’alors perçant les délices d’une belle aube
Luiront d’un éclat nouveau les verdures de la terre
Et la montagne et la mer, les nuages et les astres,
Que ces nobles forces, tels des frères héros,
Venant sous vos yeux vous feront battre le cœur
Ainsi qu’à des écuyers dans un désir de prouesses
Et d’un monde vôtre et beau, alors tendez-vous les mains,
Donnez-vous votre parole et partagez votre bien.

Friedrich Hölderlin, La mort d’Empédocle

Texture des anges

Trieste

Afin que je puisse un jour, au bout de l’amère vision, chanter l’allégresse et la gloire sous l’approbation des anges, que nul marteau de mon cœur, si clairement forgé, ne fasse défaut sur des cordes détendues, hésitantes ou cassantes. Que mes larmes augmentent l’éclat de mon regard, que les simples pleurs fleurissent. Ô nuits d’affliction que vous me serez alors très chères. Ô mes sœurs inconsolées, que ne vous ai-je reçues à genoux, plus humblement, que ne me suis-je perdu avec plus d’abandon dans vos cheveux déliés ? Nous gaspillons les douleurs ; d’avance nous en projetons la fin dans la triste durée et nous nous demandons si elles ne vont point s’en aller. Mais elles sont notre feuillage d’hiver, notre sombre pervenche, une des saisons de l’année secrète, non seulement saison, mais place, hameau, camp, sol, demeure.

Rainer Maria Rilke, Élégies de Duino

Animal des villes, animal des champs

Belpasso

L’opposition entre la ville et la campagne ne peut exister que dans le cadre de la propriété privée. Elle est l’expression la plus flagrante de la subordination de l’individu à la division du travail, de sa subordination à une activité déterminée qui lui est imposée. Cette subordination fait de l’un un animal des villes et de l’autre un animal des campagnes, tout aussi bornés l’un que l’autre, et fait renaître chaque jour à nouveau l’opposition des intérêts des deux parties.

Marx & Engels, L’idéologie allemande