Nous devons seulement essayer

Me voici donc à mi-chemin, ayant eu vingt années –
En gros vingt années gaspillées, les années de l’entre-deux guerres –
Pour essayer d’apprendre à me servir des mots, et chaque essai
Est un départ entièrement neuf, une différente espèce d’échec
Parce que l’on n’apprend à maîtriser les mots
Que pour les choses que l’on n’a plus à dire, ou la manière
Dont on n’a plus envie de les dire. Et c’est pourquoi chaque tentative
Est un nouveau commencement, un raid dans l’inarticulé
Avec un équipement miteux qui sans cesse se détériore
Parmi le fouillis général de l’imprécision du sentir,
Les escouades indisciplinées de l’émotion. Et ce qui est à conquérir
Par la force et la soumission a déjà été découvert
Une ou deux fois, ou davantage, par des hommes qu’on n’a nul espoir
D’égaler – mais il ne s’agit pas de concurrence –
Il n’y a ici que la lutte pour recouvrer ce qui fut perdu,
Retrouvé, reperdu : et cela de nos jours, dans des conditions
Qui semblent impropices. Mais peut-être ni gain ni perte.
Nous devons seulement essayer. Le reste n’est pas notre affaire.

Thomas Stearns Eliot, Quatre quatuors (traduction de Pierre Leyris)

Je ne sais plus rien

Pardonnez-moi mon ignorance
Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers
Je ne sais plus rien et j’aime uniquement
Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes
Je médite divinement
Et je souris des êtres que je n’ai pas créés
Mais si le temps venait où l’ombre enfin solide
Se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour
J’admirerais mon ouvrage

Guillaume Apollinaire, Alcool

Bifurcations & magouilles

Cette époque est dure

                                  pour la plume :

oui, mais, dites-moi,

                           les estropiés et les contus,

qui donc, parmi les grands,

                                        avait coutume

de choisir les sentiers

                                  faciles et battus ?

Vladimir Maïakovski, Poème à Essenine

Inspiration

Nous n’avons pas à nous demander comment appliquer à nos conditions actuelles d’existence l’inspiration d’un temps si lointain. Dans la mesure où nous contemplerons la beauté de cette époque avec attention et amour, dans cette mesure son inspiration descendra en nous et rendra peu à peu impossible une partie au moins des bassesses qui constituent l’air que nous respirons.

Simone Weil, L’inspiration occitane

La diritta via era smarrita

Étant à mi-chemin de notre vie,
je me trouvai dans une forêt obscure,
la route droite ayant été gauchie.

Ah ! combien en parler est chose dure,
de cette forêt rude et âpre et drue
qui à nouveau un effroi me procure !

Si aigre que la mort l’est à peine plus…
Mais pour traiter du bien que j’y trouvai,
je parlerai des choses que j’ai vues.

Ne sais pas bien dire comme y entrai
étant alors si plein de somnolence
que de la route vraie je m’écartai.

Mais arrivé au pied d’une éminence
où cette vallée avait abouti,
qui avait effrayé mon cœur d’abondance,

levant les yeux ses épaules je vis,
déjà vêtues des rais de la planète
qui conduit droit par tous chemins autrui.

La peur alors me devint plus quiète,
qui dans le lac du cœur m’était restée,
la nuit que j’avais passée si inquiète.

Et comme lorsque, le souffle coupé,
au sortir de la mer et vers l’estran,
on se tourne et on scrute l’eau du danger,

ainsi mon âme, encore en s’enfuyant,
se retourna pour contempler le pas
qui ne laissa jamais de survivant.

Dante Alighieri, La Divina Commedia (traduction de Danièle Robert)

Tu as chanté les formes du monde lointain

Ton exclusion de toi-même d’un monde qui du reste t’excluait a été une longue ascèse, faite de nuits et de jours, où l’on rit et l’on pleure, comme des personnages naïfs d’opéras romantiques sans commencement ni fin, avec leur croix et leur délice : une longue ascèse où, au lieu de prier, tu as chanté les formes du monde lointain.

Pier Paolo Pasolini, Lettre à Sandro Penna

Kommunismus

Ainsi, osez ! votre héritage, votre acquis,
Histoires, leçons de la bouche de vos pères,
Lois et coutumes, noms des Dieux anciens,
Oubliez-les hardiment pour lever les yeux,
Comme des nouveaux-nés, sur la nature divine.
Alors, votre esprit à la lumière du ciel
Embrasé, d’un souffle tendre de vie
Votre poitrine abreuvée comme au premier jour,
Quand bruiront sous leurs fruits d’or les forêts,
Jailliront les sources du rocher, quand la vie
Du monde, son esprit de paix, vous saisiront
Et l’âme vous berceront comme un chant sacré,
Qu’alors perçant les délices d’une belle aube
Luiront d’un éclat nouveau les verdures de la terre
Et la montagne et la mer, les nuages et les astres,
Que ces nobles forces, tels des frères héros,
Venant sous vos yeux vous feront battre le cœur
Ainsi qu’à des écuyers dans un désir de prouesses
Et d’un monde vôtre et beau, alors tendez-vous les mains,
Donnez-vous votre parole et partagez votre bien.

Friedrich Hölderlin, La mort d’Empédocle

Texture des anges

Afin que je puisse un jour, au bout de l’amère vision, chanter l’allégresse et la gloire sous l’approbation des anges, que nul marteau de mon cœur, si clairement forgé, ne fasse défaut sur des cordes détendues, hésitantes ou cassantes. Que mes larmes augmentent l’éclat de mon regard, que les simples pleurs fleurissent. Ô nuits d’affliction que vous me serez alors très chères. Ô mes sœurs inconsolées, que ne vous ai-je reçues à genoux, plus humblement, que ne me suis-je perdu avec plus d’abandon dans vos cheveux déliés ? Nous gaspillons les douleurs ; d’avance nous en projetons la fin dans la triste durée et nous nous demandons si elles ne vont point s’en aller. Mais elles sont notre feuillage d’hiver, notre sombre pervenche, une des saisons de l’année secrète, non seulement saison, mais place, hameau, camp, sol, demeure.

Rainer Maria Rilke, Élégies de Duino