Era pura luce

[présentation & fragments préparatoires d’un projet en cours d’écriture / ayant obtenu le soutien de la SCAM : « Brouillon d’un rêve littéraire 2021 »]

C’est là qu’a commencé, concrètement, dirais-je, poétiquement, physiquement, mon marxisme. 

— Pier Paolo Pasolini, L’inédit de New-York

Mais parce qu’être ici-bas est une grande chose et parce qu’apparemment tout ce qui est ici-bas a besoin de nous ; toutes ces choses éphémères nous concernent étrangement.

— Rainer Maria Rilke, Élégies de Duino

Présentation

J’accumule depuis l’adolescence un certain nombre de matériaux concernant la vie et l’œuvre de Pier Paolo Pasolini.

Lors de mes nombreux voyages en Italie, j’ai pu confronter ses poèmes, ses articles, ses œuvres plus théoriques, ses films, aux lieux qu’ils évoquent, constituant ainsi une véritable cartographie pasolinienne, profane et personnelle.

Cette dernière me servit d’aiguillon afin de me repérer dans le marasme des mutations sociales, anthropologiques, culturelles, qui se sont abattues sur l’Italie depuis l’après-guerre.

Et c’est ainsi que j’ai découvert les derniers résidus d’une culture ouvrière dans les quartiers périphériques de Rome, la perpétuation d’une petite-bourgeoisie militante à Bologne, la survivance d’une véritable culture paysanne dans le Frioul.

Au cours de cette aventure pasolinienne, riche de rencontres impromptues et d’apprentissages solitaires, j’ai moi-même produit un certain nombre de matériaux divers : notes, dessins, photographies, poèmes…

Convaincu de ma démarche, je n’avais pourtant jamais pris la peine de lui donner un objet précis. Mais j’étais porté passionnément par elle. Et, quand on m’interrogeait sur ma présence ici, dans tel quartier, tel village, telle église, en marge des grands espaces marchands et des circuits balisés, et qui apparaissaient dans tel fragment de jeunesse du poète, dans tel film, dans tel article, que ce soit à l’état de métaphore ou de référence implicite, je répondais, balbutiant : « Io faccio cosi con Pasolini ».

Si je souris en évoquant ceci, il me faut bien concéder, qu’aujourd’hui encore, si vous me demandiez ce que fut précisément l’objet de mes recherches, je ne serais guère plus avancé. Mais je répondrais sans doute en mobilisant Claudio Magris, intellectuel et théoricien de la Mitteleuropa, quand ce dernier cherche à justifier son grand périple, du Schwarzwald à la Mer Noire, tout le long du Danube : je courrais vers un fleuve immense, vers sa grande persuasion.

Le fleuve-Pasolini, berceau d’une œuvre hétérogène, complexe, jalonnée de productions diverses, de formes néoclassiques ou à la pointe du modernisme littéraire ; cette œuvre d’un « moderne parmi les modernes », d’un homme seul, s’abandonnant tout entier à la grâce d’une image, passionnément révolutionnaire, témoin amoureux du déclin de l’éthos prolétarien, ayant toujours affiné, ciselé sa poétique à la lumière lucide d’une remarquable acuité sociale et politique ; cette œuvre-fleuve, donc, ainsi que le Danube pour l’écrivain triestin, me fit l’effet d’une grande persuasion.

Et je vivais donc la traversée de son œuvre comme une exploration physique, en quête de quelques éclats de lumière parsemant la grande forêt obscure de l’Histoire, celle de la marchandisation universelle du vivant, de l’uniformisation des spécificités culturelles, dialectales, culinaires, en quête de rencontres, d’une langue singulière, échappant à la standardisation induite par un siècle et demi d’hégémonie Florentine, d’un frico de Casarsa.

Il me fallait commencer par cette approche plus instinctive de ma démarche. J’aimerais, désormais, l’aborder sur un plan plus intellectuel, et plus académique peut-être.

Mes recherches, dans le domaine de la philosophie, ont toujours porté sur l’épistémologie des sciences sociales, sur la constitution du phénomène de l’objectivité dans le champ du savoir, sur l’entrelacement disciplinaire et l’éclatement des frontières méthodologiques.

À ce titre, il faut souligner que Pasolini fut un sociologue et un anthropologue d’une clairvoyance exemplaire : la singularité de sa démarche tenant à sa capacité à faire imploser les barrières du genre, à déployer ainsi sa lucidité sociale sur le terrain poétique — à faire jouer Marx avec Dante, en somme.

Cette jonction du poétique et du politique nous apparaît aujourd’hui nécessaire. Notre hypothèse étant que le dépérissement des perspectives révolutionnaires a notamment les mains liées avec l’exclusion par ses tenants officiels de tous les poètes, artistes, intellectuels ayant contribués aux déploiements d’utopies concrètes[1], en rupture radicale avec une conception mécaniste de l’Histoire, une réduction des faits sociaux et des hommes à un ensemble de produits passifs, en rupture également avec des pratiques gestionnaires autoritaires et un centralisme culturel homogène et vide.

Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, et constitue peut-être le sens profond, la sève de mes recherches, est de comprendre comment il serait encore possible, de nos jours, ainsi que le fit si merveilleusement Pasolini en son temps, de déployer une poétique, un langage, qui prendrait à la fois acte de l’existant, et chercherait à en subvertir l’assignation dans la grammaire du connu. Cette poétique ne s’attacherait guère à des discours, ni à une nouvelle grammaire militante, mais viendrait nouer, en les mêlant, le regard offert à la lumière avec la puissance créatrice du verbe. Et ce, tout en ne reniant rien au dérèglement des sens, si cher à la tradition poétique, ni à la lucidité sociologique que le poète italien mobilisa sur le terrain de sa propre production poétique.

Être enragé et poète ? Aujourd’hui, comme hier, sans doute, cela revient-il à être deux fois seul. Et, en effet, la vie de Pasolini fut une vie de solitude immense ; la reconnaissance de son œuvre poétique, et le relatif succès de ses films, bien loin d’atténuer cette solitude, l’ayant peut-être même accentuée.

C’est donc en compagnie du poète que nous cheminerons, du poète qui fabrique des livres, des essais, des films ; du poète qui intervient dans le champ social à l’aide de tous les outils théoriques et esthétiques dont il a pu bénéficier en raison de sa condition de poète, d’intellectuel et de petit-bourgeois. Avec Pasolini, et tant d’autres affinités électives également, de ses compagnons réels ou improbables, de Moravia à Morante, qui furent véritablement de ses amis, mais aussi avec Benjamin, Proust et Henri Lefebvre, sans oublier Leopardi et Dante.

Nous partirons ainsi à la recherche de ce grand poème oublié, celui du prolétariat italien, de ses composantes multiples, hétérogènes, de ces cultures vernaculaires dont la ruralité et la périurbanité italiennes sont encore si riches.

Nous n’hésiterons pas à trahir les faits, à inventer des dialogues, à imaginer Pasolini et Moravia débattant des gilets jaunes dans un café de Rebibbia ou de Pigneto ; toute manigance créatrice étant au service du déploiement d’une vérité précaire, balbutiante ; d’une recherche de sens et de lumière.

De la paysannerie frioulane aux quartiers périphériques de Rome, en passant par la petite-bourgeoisie intellectuelle précarisée de Bologne, nous partirons en quête des éclats, des traces de cette lumière passée, dont nous pensons que nos utopies concrètes doivent se composer, afin de les reconnaître, de les honorer, afin que nous puissions inventer de nouvelles façons d’exister en commun sur les ruines du monde d’hier.

Il ne s’agira pas d’un nouveau livre sur Pasolini, mais bien d’un récit éparpillé, multiple, éclaté, et ce à la mesure de la fragmentation du réel postmoderne au sein duquel nous sommes plongés. Nous assumerons ainsi, dans la forme, l’hybridité que suppose une telle démarche : poème-documentaire, épopée prolétarienne, anti-essai, fragments éparses et narrations souterraines, improbables, cette en-quête de lumière s’affranchissant des frontières disciplinaires et des assignations de genre.

Et j’ajouterai, pour finir, que les enjeux implicites d’une telle démarche nous concernent directement : nous, auteurs, artistes, intellectuels, créateurs en tout genre, ayant brutalement rejoint la précarisation généralisée du vivant, dans un monde tout entier soumis à la fonction et à l’utilité productives, qu’avons-nous encore à défendre, à raconter, à créer, qui ne soit lié à la mémoire des vaincus, des bannis, des exilés, des opprimés, de ceux d’hier et d’aujourd’hui ?

Casarsa deglia delizia, le 3 octobre 2020.


[1] Concept forgé par Ernst Bloch, auteur notamment de L’esprit de l’utopie.


Note d’intention

Cimitero accatolico di Roma, un soir d’automne. Pasolini, tel un Hegel neurasthénique, s’agenouille devant la grande Histoire du mouvement ouvrier, et balbutie : « Oserai-je encore faire œuvre de passion pure / Alors que je sais que notre histoire est finie ? »

La grande Histoire du mouvement ouvrier, assurément, est terminée. Sous la forme qu’elle prit dans l’histoire du XIXème et du XXème siècle, avec quantité de défaites et trahisons subies, avec ses nombreux coups d’éclats aussi, cette Histoire-ci, prétendument homogène, dont l’inéluctable accomplissement des fins fut brandi par les tenants d’un étapisme naïf ou machiavelique, nul doute qu’elle a achevé sa course dans les méandres d’un monde globalisé, entièrement structuré par la marchandise, tout entier gouverné par l’application d’une rationalité exclusivement économique à toutes les sphères de la vie. Nous sommes entrés, dit Pasolini, dans l’ère du néofascisme de la société de consommation. Et ce nouveau fascisme, celui-ci, suppose une adhésion plus viscérale, plus intime, qu’un simple bras tendu. Chemin faisant, il n’y a plus d’Histoire.

Cette lucidité mélancolique marque t-elle l’achèvement de toute espérance révolutionnaire ? Peut-être. Mais la foi, elle, demeure intacte : ne reposant sur aucun horizon d’attente, elle est pur geste d’abandon à la vérité des choses, de l’Histoire, des êtres, morts et vivants.

En effet, car c’est au nom du caractère irrévocable de ce qui fut, et malgré toutes les méprises de l’Histoire des vainqueurs, ou même, et ce qui est peut-être pire, malgré notre plus crasse indifférence, que nous devons faire advenir dans l’espace sacré de la parole, toutes ces choses, visibles, invisibles, êtres, arbres, insurrections paysannes, toutes ces choses qui, vivantes ou mortes, « désirent que nous les transformions en notre cœur invisible — infiniment — en nous-même ! »

Tel Rilke, sous les crépuscules déchirants de la Mitteleuropa, qui entend forger un chant non d’espérance mais de foi, un geste d’adhésion au miracle des choses : « Oh ! Non point parce que le bonheur est, cet avantage provisoire d’une perte toute prochaine, non point par désir de connaître ou pour l’exercice du cœur qui est aussi dans le laurier… Mais parce qu’être ici-bas est une grande chose et parce qu’apparemment tout ce qui est ici-bas a besoin de nous ; toutes ces choses éphémères nous concernent étrangement. Nous, plus éphémère que tout. Une fois, chaque chose, une fois seulement, une fois et pas plus. Et nous aussi, une fois. Jamais plus. Mais ceci, avoir été une fois, même si ce ne fut qu’une fois, avoir été de cette terre, cela semble irrévocable. » [1]

Ainsi, la mémoire des vaincus, tel que le formule si magnifiquement Walter Benjamin, réclame une rédemption. Sans table rase, bien sûr, car les lendemains qui chantent, s’ils chantent un jour, le feront sous l’égide des luttes passées, en se ralliant à la grande Histoire de nos défaites, les transmuant en moments d’une quête de justice à laquelle l’humanité ne s’est jamais résignée, et dont nous trouvons traces et éclats dans les édifications, les ruines qui jalonnent notre présent essoufflé.

Car, pour celles et ceux qui ont combattu, ou tout simplement subi, celles et ceux qui se sont tus, pour tous ceux-là, il est grand temps d’agiter les drapeaux déchirés de la mémoire.

Car, si la lumière se conjugue toujours au passé, à la perte, nous pensons que cela ne nous condamne pas pour autant à fuir dans l’aveuglement d’une actualité sans épaisseur ontologique, mais bien à reconnaître, à honorer, cette mémoire.

Parmi les vaincus de l’Histoire, nous retiendrons ces quelques paysans frioulans qui ont résisté sous le fascisme ; ainsi que cette mère ayant vu partir un fils, et qui continue de fixer éperdument ces monts, alentour ; et ce fils, « partit par un muet matin de mars / dans un train, clandestin / son revolver dans un livre[2] », déjà mort peut-être ; et ce frère, enfin, fixant amoureusement sa mère pendant que cette dernière continue de fixer éperdument ces monts… Et puis nous nous demanderons : ces paysans frioulans, cette mère, ce fils, ce frère, qu’en reste-t-il ? Que nous disent-ils ? Qu’ont-ils encore à nous apprendre ?

Nos errances nous conduiront donc au cœur de cette periurbanité sacrifiée, vers les marges austères mais généreuses du centralisme d’État, dans ces campagnes désertées que la concentration et le monopole de la grande industrie ont pillé de leur autonomie et de leurs ressources.

Que reste-t-il de cette sombre couleur bleutée des plateaux du Frioul ? Quand les vapeurs de l’industrie lombarde ont abattu leur suprématie sur des corps, des langues, des façons instinctives de générer et de perpétuer du commun. Quand le poste de télévision, et aujourd’hui le smartphone, ont désintégré la glorieuse camaraderie paysanne. Quand des savoirs ancestraux, des façons spécifiques de produire et d’échanger, ont été balayés par une économie globale, mondialisée. Et que les gamins de Casarsa, aujourd’hui, préfèrent se ruer sur un McDonald’s d’Udine plutôt que sur un frico d’ici.

Trace ou survivance ? Passéisme ou résistance ? Cette odyssée pasolinienne ne sera soutenue que d’une seule conviction : le présent ne trouve d’épaisseur que sous les prismes foisonnants du désir et de la mémoire.


[1] Rainer Maria Rilke, Élégie de Duino, trad. Rainer Biemel, Allia, Paris, 2015.

[2] Vers tirés du poème de Pasolini, « La résistance et sa lumière », qui inspire notamment son titre à notre projet.


Nom de pays : Pigneto

Pigneto est un nouveau quartier d’artistes. C’est ainsi qu’on nous le présente. Dans les guides, en tout cas.

À Pigneto, il y a des cafés rétro, des bars à foison, des restaurants avec patio et fanfare, et plusieurs épiceries de nuit.

Artiste est un nom générique : il désigne essentiellement un petit-bourgeois doté d’un certain capital symbolique, et s’habillant plutôt simplement, sans les oripeaux du dandy, sans la grossièreté grimée du prolétaire.

On dit de Pigneto que c’est également un vieux quartier ouvrier. On comprend bien vite que cette appellation étrange désigne un quartier où la hausse des loyers et la politique de la ville ont, de fait et depuis longtemps, chassé les derniers ouvriers. Un vieux quartier ouvrier, c’est donc l’autre nom donné à un nouveau quartier d’artistes.

Au cœur de Pigneto se trouve une institution historique : le café Necci. Mal desservi, comme tous les quartiers périphériques de Rome, la bière y est pourtant aussi chère que dans le centre-ville. Mais les jeunes cadres romains n’ont pas les moyens d’habiter au centre de Rome. Personne n’a les moyens de vivre au centre de Rome. Le centre de Rome est parsemé de logements vides.

Sur un mur, dans le petit patio du café Necci, il y a une photo de Pier Paolo Pasolini. C’est une photo retravaillée. Le poète apparaît muni d’un pullover où il est écrit : « Mo‘ sto bene » (littéralement : « Je vais bien maintenant »).

Je n’aime pas cette photo. Elle accable le poète d’un style qui n’était pas le sien. Elle cherche à le réconcilier, envers et contre tout, avec l’époque. Au sacrifice d’un geste. Au mépris d’une intention.

Dans le petit patio du café Necci, il y a donc de jeunes cadres et des étudiants qui boivent des bières artisanales et savourent des bruschette.

Et quelques vieux gamins, aussi.

Ces vieux gamins de Pigneto sont bien plus modestes que leurs voisins de tables, et se contentent simplement d’un café noir et d’un verre d’eau.

À les entendre, tous les vieux gamins de Necci ont connu Pasolini. À qui veut bien les écouter, ils racontent leur histoire, toujours singulière, avec le poète. Et, bien vite, nous proposent de leur acheter un mauvais livre qui relate cette histoire.

Qu’importe, finalement, la véracité de leur témoignage. Je leur achète un livre. Et je discute avec eux. Pendant des heures.

En rentrant dans ma petite chambre, à quelques encablures, j’égraine les photos du café Necci au temps de Pasolini. À l’époque, le café était ouvert sur la rue. Il n’existait pas encore de patio. Quelques tables posées à même une route en terre parsemée de cahots, soumise à la sécheresse et aux fluctuations du temps. Nul bitume, en ce temps-là.

Le quartier de Pigneto ressemblait alors à un petit village de montagne : de petites maisons basses, quelques terrains vagues, des sourires et d’interminables parties de football.

Je me demande ce que Pasolini était pour tous ces gars avec lesquels il aimait partager un café. Était-il le poète du coin ? Un ami ? Un fou ?

Désormais, le poète s’affiche sur plusieurs façades du quartier : des peintures relativement soignées, des fresques, des graffitis, où, tel San Gennaro sur les murs de Naples, il se rappelle à nous, nous juge et nous sourit.

Mais de toutes les représentations de Pasolini apparaissant sur les murs de Pigneto, aucune ne me plaît vraiment : ses traits me paraissent lissés, grossiers, des couleurs fourbes en guise d’auréole, des citations déconnectées du sens, de la profondeur, que leur donnait le poète.

J’ai donc passé plusieurs matinées à Necci. À discuter avec Roberto, Guido ou Franco.

J’ai également passé des après-midis entiers à écouter des étudiants et des cadres discuter boulot, amour, fêtes, vacances.

Je me suis ennuyé beaucoup à Pigneto.

Je n’ai jamais reconnu les visages, les dialectes, les éclats de cette jeunesse ouvrière aperçue dans Accatone.

Dans Accatone, Pasolini avait justement à cœur de capturer les derniers éclats d’une vitalité prolétarienne, rixes pleines d’insouciance, jeux d’amour et de hasard sur des terrains vagues, tout ceci alors qu’il pressentait que nous nous situions à l’aune de bouleversement anthropologiques majeurs, que le prolétariat sacrifierait son ethos, ses valeurs, ses liens de fraternité, en inscrivant son désir dans l’horizon consumériste.

Mais pouvait-il se douter qu’un jour, à Pigneto, les cadres et les étudiants remplaceraient les ouvriers ? Pouvait-il imaginer que le café Necci, naguère ouvert sur le monde, deviendrait ce petit café rétro où la culture des années 60 s’afficherait comme un fétiche, où l’on placarderait son portrait accompagné de ces quelques mots sortis de l’Histoire : « Mo‘ sto bene » ?

En quelques dizaines d’années, et du fait de sa proximité avec le centre historique de Rome, Pigneto a donc achevé sa mue : c’est désormais un véritable quartier d’artistes. Et qu’importe, finalement, s’ils produisent de l’art, ces artistes de Pigneto, qu’importe s’ils créent, s’ils provoquent, car l’art a désormais épousé la plasticité d’une marchandise, il s’étale dans des vitrines, sur des affiches vieillies, il n’est plus qu’un faire-valoir, une astuce, une modalité de distinction sociale.

Et le Pigneto d’hier, celui de Pasolini, celui des cafés radieux et des rires fracassants, celui-ci de Pigneto, n’est plus qu’une pièce de musée, un nom, une idée.


Poésie et lutte des classes

Poème.

Nom du regard offert à la lumière.

Pour en saisir les radiations, il n’est guère nécessaire de lever ses yeux vers un ciel étoilé : la véritable lumière surgit toujours d’en bas.

Nul Dieu et nul Fétiche, donc, Gloire ou Révolution, qui abattraient leur puissante autorité sur des corps prolétaires, leur intimant de lever leurs yeux vers ces muses arrogantes, symboles cruels de la distance qui nous sépare de l’éternel.

Les seules étoiles qui intéressent Pasolini sont celles qu’ils nous est possible de cueillir à même le sol, de sentir, de toucher, de celles qui nous octroient le sentiment d’une pure présence parmi les choses.

Pasolini s’est donné la mission d’être le poète de la décadence ouvrière : il sera celui qui soulèvera la fange du Néocapitalisme latin — cette Nouvelle Préhistoire au sein de laquelle le prolétariat italien s’est enlisé, ayant ainsi perdu jusqu’à la conscience de lui-même et de sa propre force.

Il s’agira de révéler les dernières radiations d’un paysage dénaturé et pourtant sublime.     

Car le véritable révolutionnaire n’a pas à réaliser d’Idéal : il doit révéler le caractère miraculeux de l’existant au cœur du seul monde qui nous soit donné.

Guetter les derniers éclats d’une lumière affaiblie par d’irrémédiables mutations anthropologiques : quand le poste de télévision a individualisé l’existence ouvrière, que les banquets populaires ne sont plus que des folklores à brandir aux touristes en quête d’exotisme.

Et nous nous demanderons alors : sous les décombres du Néocapitalisme latin, que reste-t-il de cette incarnation messianique de la beauté prolétarienne ?

En tant que lecteur de Marx et de Gramsci, la foi de Pasolini repose sur la conviction que le prolétariat seul est en mesure de sauver le monde ; mais cette conviction n’est pas simplement rationnelle : il s’agit également d’une intuition esthétique.

La poétique prolétarienne, selon Pasolini, est pur abandon de soi dans les choses, ancrage insouciant dans la belle brutalité du monde ; elle est donc à mille lieux des oripeaux et des nuances artificielles du jugement esthétique bourgeois, cette vis a tergo de la distinction sociale, qui s’empare de la moindre beauté et la transforme en objet de collection privée.         

Dans Théorème, c’est d’ailleurs tout le drame de cette famille bourgeoise de Lombardie : nul n’est en mesure d’assumer l’abandon auquel il s’est préalablement livré auprès de ce jeune Christ à la peau de lait.

Car il en est ainsi de l’abandon charnel comme de toute beauté : le bourgeois guette toujours un retour sur investissement, une appropriation, un gain compensatoire. Rien n’a de réalité tangible, pour un bourgeois, qui ne soit objet de possession ou de convoitise.

Et si ce n’est pas le cas, il lui reste bien l’Art, le Sexe, la Folie, ou encore le geste tolstoïen d’une Dépossession (le plus efficace !), conduisant le père à abandonner son usine aux ouvriers, et à se jeter nu dans quelque désert métaphorique.

Mais il ne s’agit là que de multiples dispositions spécifiques dont use la bourgeoisie afin de traiter l’incurable cancer qui la ronge.

En effet, selon Pasolini, la bourgeoisie ne peut plus être considérée comme une simple classe sociale : elle est une maladie.

Et on ne guérit pas de cette modalité de rapport aux autres et à soi, on ne peut, au mieux, qu’agir en connaissance de cause. Tel Pasolini lui-même qui n’eut de cesse d’assumer publiquement ses origines petites-bourgeoises : en tant que marxiste et en tant que bourgeois, se plaisait-il à répéter.

Il n’est pas seulement question ici d’une autoflagélation liée à sa condition de classe, mais bien d’un acte de lucidité sociale sans lequel il serait inévitable de sombrer dans la crasse naïveté de ces jeunes cadres et de ces étudiants sirotant des bières artisanales à des prix faramineux dans le petit patio de Necci.

Le problème, évidemment, n’étant pas la bière artisanale en soi, son prix ou son mode de production ou de consommation, ou encore l’homogénéité esthétique des postures et des oripeaux rhétoriques de ses adeptes, mais bien celui d’un conformisme enlisé dans une adoration de sa propre simplicité, aveugle quant au fait que les formes de son existence sont à penser en relation avec l’éradication de cette culture ouvrière qui, ruse sinistre de l’Histoire, lui octroie aujourd’hui encore son cachet.


Moravia et les gilets jaunes : un dialogue imaginaire

— Toi, Moravia, tu idéalises tout ce que fait la jeunesse. Comme si la jeunesse était une qualité et une justification en soi. C’est une erreur historique. Une erreur de jugement qui trouve sa cause dans un fait très simple : tu n’as jamais été réellement marxiste. La lutte des classes ne t’intéresse pas. C’est le folklore qui t’intéresse. Pas l’Histoire. Dès lors que les étudiants crament des poubelles, cela te satisfait, et ce parce que tu sais très bien que c’est parfaitement inoffensif.

— Je ne te comprends pas, Pier Paolo, toi dont on ne peut douter ni de la radicalité ni de ta détestation des multinationales qui écrasent nos cultures spécifiques, qu’est-ce que ça peut te faire si la jeunesse parisienne brûle un McDonald’s lors du 1er mai ? Ce n’est pas ce que tu souhaites : brûler tous les McDonald’s du monde ?

— Si ! Evidemment ! Mais tu sais très bien qu’il s’agit là d’une action purement symbolique. Souviens-toi Valle Giulia en 68. En quoi le mouvement étudiant a-t-il impacté l’hégémonie de la grande bourgeoisie industrielle, ou entravé l’ascension de la bourgeoisie postindustrielle ? C’est exactement pareil pour ce McDonald’s lors du 1er mai 2018 à Paris. McDonald’s n’a pas tremblé, crois-moi. Mais, dans le fond, c’est peut-être cela qui te convient bien : assouvir tes pulsions révolutionnaires dans le champ symbolique, et ne jamais mettre en danger ta propre position sociale de bourgeois.

— Je ne prétends pas être un révolutionnaire : je ne fais que me réjouir quand la jeunesse abandonne sa léthargie et manifeste une certaine forme de créativité, c’est tout.

— Tu sais, mon idée n’était pas de rester figé sur une quelconque position. Et je dois même t’avouer que je regrette un peu ma provocation de l’époque…

— Celle où tu décrètes dans un poème que l’écrasement du mouvement étudiant de 68 par l’état policier est une victoire du prolétariat sur la bourgeoisie étudiante ?

— Oui, je la regrette. Et bien que je tienne à rappeler que je n’ai jamais donné mon accord pour la publication du poème dans son intégralité. Mais il est vrai que la question des violences policières n’a cessé de se poser avec les années comme un enjeu crucial de la lutte des classes, vis-à-vis notamment du prolétariat racialisé : toute la machinerie répressive de l’État bourgeois a constitué cette frange du prolétariat comme un sujet de laboratoire ; et ce avant d’étendre sa force de frappe à toute la société. Désormais, c’est la société dans son ensemble qui est frappée. Depuis 2018, en France en tout cas, car en Italie c’est un peu différent. Mais aujourd’hui, si la question des violences policières a pris autant d’ampleur dans le débat public, ce n’est pas un hasard. Je reconnais là mon erreur.

— Ce sont donc les gilets jaunes qui auraient permis de révéler la vraie nature de l’état bourgeois ? Près de soixante ans après l’écrasement des mouvements étudiants, de France, d’Italie et du monde ?

— Oui, notamment, je le crois. Les gilets jaunes ont contribué à la mettre à jour. Car la composante sociale de ce mouvement a échappé à nos schèmes explicatifs. Et il s’est déployé, au départ, à mille lieux de l’extrémisme moral des milieux militants et de la jeunesse privilégiée.

— Quand ces derniers brûlent la Préfecture du Puy-en-Velay, c’est un geste qui se situe au-delà du symbolique, celui-ci ? Tu l’approuves plus que les poubelles brûlées par des étudiants ?

— La portée symbolique en est évidente : cette Préfecture fonctionne toujours. Mais elle est, en effet, soutenue par une composition sociale inattendue : c’est ce qui en fait un geste remarquable.

— Ah, Pier Paolo… Tu nous surprendras toujours. Je dois dire qu’Elsa partage en partie tes opinions sur les gilets jaunes. Moi je suis plus dubitatif. J’ai peur que tout ceci vire au pujadisme en servant les intérêts de la petite-bourgeoisie fasciste.

— Ah, Moravia, toi et ton spectre fasciste… Nous avons déjà, et depuis longtemps, les deux pieds dans un fascisme infiniment plus pernicieux… Celui de la réduction de l’existence à une partition mécanique, notre entière subordination à la société marchande…

— Encore une provocation, Pier Paolo… Tu le sais bien qu’il existe une véritable menace pour nos libertés conquises… Et j’ai beau accueillir avec beaucoup de bienveillance nos contradictions…

— Tu sais ce que je pense de la bienveillance… Et puis nous sommes des anges, Moravia ! Nous avons tous les droits. La morale, c’est pour ceux qui ont l’arrogance de se croire encore vivants.

— Oui, tu es un ange, Pier Paolo. Et d’ailleurs, cela m’étonnera toujours que ta douceur inouïe se coltine une telle radicalité, une telle force, une telle violence.

— Je hais la violence… Radicalité et douceur, quant à elles, je les crois liées.

— C’est précisément ce qui m’échappe… Toi qui envoies valser toutes les morales, avec une telle force, une telle obstination, toi qui n’abdiques jamais, qui ne connais jamais de temps mort, que tu puisses te comporter quelques fois avec la tendresse et l’innocence d’un félin. C’est peut-être cela ta grande tragédie.

— Tu sais, Moravia, nos solitudes ne sont rendues vertigineuses que par le fait de notre conscience d’intellectuel petit-bourgeois. Nous avons l’art d’être seul. C’est une sentence, mais également un privilège. Car n’oublie pas qu’il y a aujourd’hui bien plus de suicides chez France Telecom que dans le milieu de la littérature. Plus de suicides parmi les licenciés de la grande industrie italienne que dans la petite-bourgeoise intellectuelle de Bologne. Et d’ailleurs, je trouve cela très honnête que les poètes et les intellectuels aient cessé de se donner la mort.


Chanson pour oublier que rome n’est plus

à Eleonora

Une colline au loin et ses courbes et ses vignes
Petite masure tranquille assiégée d’herbes folles
Dans l’hiver délicat je ne saurais dire
Le testaccio je crois n’est pas tout à fait rome

Et quand on prend le temps de s’asseoir sur un banc
C’est le grain du mystère et de l’histoire nomade
Les éclats d’un shelley ce bout de terre profane
Des cerisiers en fleurs taquinant les frontières

Idolâtre tu vois je le suis bien assez
Souviens-toi me dis-tu que l’histoire est défunte
Que le geste est cousu d’ombres et de sursis
Mais qu’il nous reste ici les cendres de gramsci